Ningishzida, protecteur de Gudea
À l’époque néo-sumérienne, les sculpteurs excellent dans l’art de travailler la diorite. Par ailleurs, les canons esthétiques se précisent dans la statuaire royale et la glyptique. Les scènes de présentation d’un fidèle à un dieu se multiplient. Si on continue de vénérer Ningirsu, divinité principale de l’empire de Lagash, le souverain Gudea honore particulièrement Ningishzida, son dieu personnel, déité de la Végétation et des puissances fertilisantes. Le nom de cette divinité signifie Seigneur des vrais arbres…
Par Maryse Marsailly (@mblogostelle)
– Dernière mise à jour octobre 2024 –

D’après une scène de présentation : le prince Gudea introduit par Ningishzida auprès du dieu Ningirsu de Lagash, stèle votive, antique Girsu, 2144-2124 avjc, époque néo-sumérienne, Irak actuel, Mésopotamie. (Marsailly/Blogostelle)
REPÈRES CHRONOLOGIQUES. Empire d’Agadé et dynastie d’Akkad fondée par Sargon : 2340 – 2200 avjc. Règne de Naram-Sin : 2254 – 2218 avjc. Époque néo-sumérienne : 2150 – 2100 avjc. Les princes de Lagash : 2150 -2130 avjc. Règne de Gudea : 2130 – 2100 avjc. IIIe dynastie d’Ur fondée par Ur-Nammu : 2100 – 2000 avjc. Chronologie Orient ancien
DES SCÈNES DE PRÉSENTATION CODIFIÉES
À l’époque néo-sumérienne, les graveurs de la glyptique représentent fréquemment des scènes de présentation d’un fidèle à un dieu ou à un roi divinisé. Parfois l’adorateur peut être le souverain lui-même, introduit auprès d’une divinité majeure par une déité mineure. Ce sujet iconographique semble de plus en plus codifié…

L’orant, tête nue, présenté à son dieu
Les artistes interprètent l’adorateur dans une attitude de piété dont le canon est toujours le même. L’orant se présente devant son dieu le crâne rasé ou la tête nue, une main levée, dont la paume se tourne vers la bouche en signe de prière. Le fidèle apporte parfois un petit capriné en offrande…
À l’époque néo-sumérienne, les scènes miniatures gravées sur les sceaux sont de plus en plus enrichies par des inscriptions… Ainsi, l’inscription d’une dédicace précise : « Au dieu Ningishzida… Gudea, Ensi (prince-gouverneur) de Lagash, pour le prolongement de sa vie (ou sa santé)…

Bénédiction et protection
La posture traditionnelle de la présentation d’un adorateur s’accompagne souvent de l’intercession d’un dieu mineur ou d’une déesse Lama, les deux bras levés. Ces intercesseurs évoquent la bénédiction et la protection. Parfois, la scène de présentation peut être séparée de celle de l’intercession…
Ningishzida présente Gudea à Ningirsu
Ningishzida, dieu personnel de Gudea
Les attributs du dieu personnel de Gudea, Ningishzida, prennent la forme de serpents parés de cornes qui émanent de ses épaules. En Mésopotamie, en dehors des cultes des grands dieux, chaque individu possède son dieu personnel…

Parmi les sceaux-cylindres de la période néo-sumérienne, l’un d’eux montre Gudea introduit par une déesse et par Ningishzida, auprès de Ningirsu, grand dieu tutélaire de Lagash. Installé sur un trône, Ningirsu possède sous les pieds des vases d’eau jaillissante en grand nombre…
Ningishzida, dieux de la Végétation
Ningirsu tend un vase de flots et un lys à Ningishzida, qui apparaît comme un dieu de la Végétation. Le prince Gudea se présente ici tête nue et très sobrement vêtu, tel un humble et simple orant, la main tournée vers la bouche en signe de prière. Les serpents de Ningishzida évoquent les puissances fertiles.

Les puissances fertilisantes de la Nature
Deux serpents, coiffés de la tiare à cornes divine, émergent des épaules de Ningishzida, Seigneur du vrai arbre, dieu de la Végétation. Divinité personnelle de Gudea, Ningishzida mène le prince sumérien devant le dieu souverain de Lagash, Ningirsu.
Le thème du serpent coiffé de cornes est fréquent dans l’iconographie pour évoquer la présence de Ningishzida. dieu de la Végétation. Ningishzida et Ningirsu, associés ici à l’abondance des eaux jaillissantes et à la végétation, manifestent semble-t-il les puissances fertilisantes à l’œuvre dans la Nature…


D’après Ningishzida tenant par la main le prince Gudea, tête nue ; Ningirsu offrant un vase de flots jaillissants et un lys à Ningishzida, dieu de la Végétation ; scène de présentation, sceau de Gudea, 2130-2100 avjc, époque néo-sumérienne, Mésopotamie. (Marsailly/Blogostelle)
Vase de flots jaillissants et lys
Le vase de flots jaillissants et la plante que donne Ningirsu à Ningishzida symbolisent sans doute un renouveau de la nature ou du monde, une bénédiction et une promesse de prospérité…
Le lys plongé dans les eaux du vase rappelle le thème iconographique de l’autel et de l’arbre sacré rafraîchi par des libations… On aperçoit aussi une déesse Lama accompagnée d’un animal ailé, paré lui aussi de la coiffe à cornes divine…
Cette déité de la fertilité lève les bras dans le geste dit de l’intercession. Divinité féminine lunaire, elle porte une tiare à deux cornes qui évoquent le croissant de Lune… On rencontre souvent cette figure ancestrale dans l’iconographie des sceaux sumériens.

Voir aussi l’article Le Sacré en Mésopotamie : des divinités coiffées de tiares à cornes…
Déités mineures ou majeures et tiares à cornes
Les paires de cornes des tiares sont le signe de reconnaissance, selon leur nombre, des déités mineures ou majeures du panthéon sumérien. Déjà un grand dieu guerrier de l’Orage à Lagash à l’époque des dynasties archaïques, Ningirsu, semble prendre une nouvelle et suprême dimension au temps de Gudea…
Voir aussi l’article La puissance orageuse de Ningirsu, dieu sumérien de Lagash
Divinité de la Végétation accompagné de serpents enroulés, Ningishzida apparaît lui aussi comme une divinité chtonienne, porteuse de fertilité et de longévité…
Les serpents de Ningishzida
Vase à libation de Gudea voué à Ningishzida
Le vase à libation (boisson, rafraîchissement offert au dieu) voué au dieu Ningishzida par Gudea porte un décor de serpents. On retrouve là les deux animaux divinisés, à la fois attributs et acolytes du dieu de la végétation et de la fertilité.

L’artiste sculpte le récipient en stéatite de manière à laisser couler l’eau entre les gueules des reptiles entrelacés. Ce décor évoque la puissance de régénération de la Nature…
Les serpents appartiennent au monde chtonien (souterrain) et renvoient au terreau fertile pour la végétation. Ces animaux parés de la tiare à cornes des dieux, s’enroulent en une spirale autour d’un bâton… comme les reptiles du caducée du dieu grec Hermès (Mercure romain) ou ceux du bâton brâhmanique…
Voir aussi l’article La spirale, symbole cosmique et initiatique
STATUAIRE NÉO-SUMÉRIENNE
Si beaucoup de statues de Gudea sont incomplètes ou abîmées, une statuette du prince Gudea bien conservée se trouve au musée du Louvre à Paris. Les sculpteurs présentent Gudea, debout ou assis, dans une royale et pieuse attitude…

Gudea bâtisseur de temples
Une statuette vouée à Ningishzida
Cette petite ronde bosse de 45 centimètres de haut provient de l’antique Girsu, capitale du royaume de Lagash (actuelle Tello, Irak). Sculptée dans la diorite, la statuette porte une inscription gravée sur le pagne du personnage…
La liste les sanctuaires élevés par Gudea
Le texte de la sculpture précise que ce portrait du prince de Lagash honore son dieu personnel, Ningishzida : je suis celui qui aime son dieu, que ma vie soit prolongée… L’inscription mentionne aussi la liste les sanctuaires élevés par Gudea, dont l’Eninnu, le grand temple de Ningirsu, dieu de Lagash, ou celui consacré à Ningishzida…

Je suis celui qui aime son dieu, que ma vie soit prolongée…
Gudea se présente avant tout comme un prince pieux et bâtisseur d’enceintes sacrées… Le souverain édifie des temples pour Ningirsu et Nanshe, pour Ningishzida et Geshtinanna, les principales divinités de l’ancienne Girsu, capitale du royaume de Lagash…
Le soin apporté au rendu anatomique des mains montre comment le sculpteur excelle dans son art de travailler la diorite, un matériau très dur…

À Gudea « constructeur du temple, la vie a été donnée »
« GU-DE-A, patesi de SHIR-POU-LA (Lagash) homme juste, qui aime son dieu, qui a construit pour le dieu NIN-GIR-SU, son maître, son temple l’E-NINNÛ (appelé) « IM-GIG brillant » et son temple l’E-PA, le temple des sept zones (célestes),
« … construisit pour la déesse NINÂ, sa dame, son temple de SIRARA-ŠUM, qui s’élève (au-dessus) de (tous) les temples du monde construisit pour les grands dieux de Lagash leurs temples, construisit pour le dieu NIN-GIŠ-ZI-DA, son dieu, son temple de GIR-SU…

« … Quiconque, comme moi, annoncera au peuple le dieu NIN-GIR-SU (comme) son dieu, qu’au temple de mon dieu il ne fasse pas… Qu’il prononce le nom de ce (temple) !
« …Que cet homme soit mon ami : qu’il prononce mon nom! (GU-DE-A) fabriqua une statue : « à GU-DE-A, constructeur du temple, la vie a été donnée » de ce nom il la nomma ; dans le temple il l’introduisit… »
LE STYLE NÉO-SUMÉRIEN
Une géométrisation des formes
Si les grandes dimensions de la statuaire, le choix de la pierre, le style formel et le port de l’habit perpétuent la tradition impériale d’Agadé (dynastie d’Akkad) de l’époque précédente, une géométrisation des formes, parfois cubiques, et une touche hiératique plus affirmée distinguent l’art néo-sumérien…

Une tête sans cou…
Les proportions sont trapues, les formes ramassées. L’absence de cou donne au visage, comme enfoncé dans les épaules du personnage, une importance disproportionnée…
Une caractéristique de la tradition sculpturale de l’époque néo-sumérienne s’exprime dans l’étrangeté de ce rendu des proportions, sans doute volontaire, avec une tête sans cou qui domine par sa taille un corps qui paraît trop petit…

Une expression idéalisée et souveraine
Les sculpteurs néo-sumériens excellent dans l’art de travailler la diorite… Les artistes réalisent des portraits idéalisés de Gudea, souvent les mains jointes dans l’attitude de la prière… Il porte son bonnet royal décoré de bouclettes stylisées. Son visage sans barbe et souriant exprime la tranquillité et la sérénité…
Des yeux en amandes et des sourcils en arêtes très dessinées caractérisent le style artistique de l’époque de Gudea. Le prince porte un drapé à franges, qui découvre l’un de ses bras, dont la royale musculature évoque tout de même la force…
La diorite polie…
Les sculptures du souverain de Lagash, denses et ramassées, dégagent une impression de puissance et de pérennité encore renforcée par la couleur noire et brillante de la diorite polie…

L’aspect précieux de cette pierre, que Gudea fait venir du Golfe Persique, renforce encore l’expression d’une richesse souveraine… Il existe aussi des portraits du prince Gudea, présenté tête nue, dont la grande finesse sculpturale illustre l’excellence des artistes néo-sumériens…
Voir aussi l’article Les princes de Lagash favorisent le renouveau de Sumer et une brillante période artistique à l’époque néo-sumérienne
LE THÈME DU TAUREAU ANDROCÉPHALE
On rencontre déjà dans l’iconographie de la glyptique d’Agadé, sous la dynastie d’Akkad, le motif du taureau à tête humaine… Sur les empreintes de sceau, ces êtres mythiques semblent se rattacher à la Montagne, d’où émerge le dieu Soleil, et à la Terre Fertile…

Taureau anthropomorphe dédié par Gudea
Objets cultuels
Parmi les chefs-d’œuvre de l’époque de Gudea, sculptés dans la chlorite ou dans la stéatite, un taureau anthropomorphe dédié par Gudea rappelle les taureaux mythiques à tête humaine des sceaux de la période d’Agadé…
Les images des sceaux-cylindres sumériens représentent parfois une divinité assise, le pied posé sur des taureaux hybrides. Le plus souvent, il s’agit du dieu-soleil Shamash, que l’on voit dans certains scénarios émerger de la Montagne, à laquelle semblent se rattacher ces taureaux à visage humain…

Ces images permettent d’imaginer que ces créatures barbues, parées de la tiare divine à cornes, servent peut-être aussi de support à des statues de culte dans les sanctuaires…
Des sculptures votives pour les offrandes
Sur l’une des statuettes du musée du Louvre, l’artiste ménage un espace creux sur le dos du taureau. Un motif que l’on rencontre sur d’autres modèles sumériens, dont la plupart proviennent du site de Tello (antique Girsu).
Cette cavité permet peut-être aussi de déposer un vase d’offrandes aux dieux… comme sur une sculpture votive de chien, plus tardive, qui remonte à la période des royaumes amorrites et d’Isin-Larsa…


D’après deux taureaux androcéphales (à tête humaine), statuettes, stéatite, 2150-2100 avjc, époque néo-sumérienne, Mésopotamie. (Marsailly/Blogostelle)
Des taureaux divinisés coiffés de la tiare à cornes
La tiare à trois paires de cornes indique que ces taureaux à têtes humaines sont des divinités plutôt puissantes… Les artistes sculptent ces animaux barbus, avec des oreilles et des pattes de taureau, en position couchée. De grands yeux renforcent l’expression d’humanité de leurs visages, encadrés de motifs torsadés et de bouclettes spiralées…
Le taureau ailé assyrien
Plusieurs statuettes de taureau anthropomorphes remontent au temps de Gudea, souverain de la deuxième dynastie de Lagash, vers 2150-2000 avjc… Mais plus tard, à l’époque néo-assyrienne (aux IX-VIe siècle avjc), on va retrouver le thème du taureau androcéphale…

Le taureau assyrien garde les portes de la cité
Les artistes assyriens représentent alors ce gardien des portes de la cité ou du palais royal avec une paire d’ailes. Il s’agit d’une déité, comme l’indique toujours sa tiare à cornes, nommé Shêdu ou Lamassu, qui se rattache lui aussi au dieu-soleil Shamash.
Ce symbole mythique et bénéfique combine le taureau, l’oiseau et l’être humain et protège contre toutes les formes d’ennemis… un être mythique qui rappelle le sphinx égyptien au corps de lion…

En Mésopotamie, un code artistique semble alors s’appliquer aux représentations de Gudea… sous son règne, les œuvres sumériennes pérennisent davantage une image sublimée de la royauté que le portrait d’une personnalité… À l’époque néo-sumérienne encore, l’écrit et l’image se marient sur les sceaux et la littérature connaît un essor inédit… La primauté de l’image tend à s’effacer au profit des inscriptions…
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Patrimoine du Proche-Orient archeologie.culture.fr/proche-orient et archeologie.culture.fr/khorsabad/fr
Une aventure ? L’épopée de Gilgamesh (Mésopotamie) : des tablettes du XIIIe siècle avjc racontent l’épopée de Gilgamesh en quête d’immortalité, un roi qui aurait régné vers 2600 avjc sur la cité d’Uruk (ou Ourouk )… Un livre ? L’Histoire commence à Sumer, de Samuel Noah Kramer (1956).
L’épopée de Gilgamesh : voir aussi l’article L’Orient ancien. Une mosaïque culturelle et artistique, littéraire et mythologique
Antiquités orientales : Le Metropolitan Museum of Art au Louvre : THE MET AU LOUVRE – THE MET NEAR EASTERN ANTIQUITIES IN DIALOGUE (29 février 2024 – 28 Septembre 2025). PDF : api-www.louvre.fr/sites/default/files/2024-04/MET-Mobile-EN.pdf
