L’hindouisme, héritier du védisme
Les sculptures hindoues de l’époque Kushana, du Ier au IIIe siècle, témoignent de l’aboutissement d’une religion déjà très ancienne. Le brahmanisme et l’hindouisme découlent de l’ancestrale religion védique et parachèvent une évolution spirituelle qui s’est enrichie au cours du temps. Vishnu et Shiva détrônent les dieux védiques de l’Orage et du Feu, Indra et Agni. Au côté de Brahma, Vishnu et Shiva forment la Trimurti.
Par Maryse Marsailly (@blogostelle)
– Publié le 18 novembre 2024 –

REPÈRES CHRONOLOGIQUES. Dynastie Kushana (ou Kushan) : Ier – IIIe siècle. Dynastie Satavahana : Ier – IIe siècle. Dynastie Ikkaku : IIIe siècle. Époque védique : vers 1500 – IIIe siècle avjc. Le Rig-Veda, les Brahmana et les Upanishad rédigés en sanscrit fondent les développements de l’hindouisme. Chronologie Arts de l’Inde Ancienne
VISHNU ET SHIVA DÉTRÔNENT INDRA ET AGNI
Avec l’évolution de l’hindouisme, Vishnu et Shiva détrônent Indra, dieu guerrier de l’Orage et Agni, dieu du Feu, souverains dans le védisme. Dès la fin de l’époque védique, Vishnu et Shiva (Çiva) acquièrent une nouvelle dimension…

Brahmanisme et hindouisme
Les sculptures hindoues de l’époque Kushana témoignent de l’aboutissement d’une religion déjà très ancienne. Le brahmanisme et l’hindouisme découlent de l’ancestrale religion védique et parachèvent une évolution spirituelle qui s’est enrichie au cours du temps…
Par ailleurs à l’époque Kushana, les images bouddhiques côtoient des représentations de divinités védiques et hindoues. Sur un relief de dévotion, Bouddha entouré de Brahma et d’Indra s’inscrit ainsi dans un contexte spirituel plus vaste…
Les Brahmana commentent les Veda
Le brahmanisme repose sur les Brahmana, commentaires en prose des Veda, dont les textes traitent de la signification des rites et des actes rituels védiques. Les Brahmana sont composés en sanskrit en Inde du Nord entre le Xe et le VIe siècle avjc. Les brahmanes se rattachent à la caste sacerdotale, la plus haute des quatre castes hindoues.

Voir aussi les articles Le Sacré en Inde : Rituels, cosmogonie, doctrine védique ; Prajâpati, Brâhman et Atman ; Du rite à la métaphysique
Le trio divin Brahma, Vishnu et Shiva
La Trimurti manifeste la divinité suprême
Dès la fin de l’époque védique, une évolution déterminante met en lumière les dieux Vishnu et Shiva (Çiva) qui acquièrent une importance inégalée jusqu’alors. Dans les derniers textes védiques, l’âme universelle est conçue comme tripartite.
Elle est symbolisée par La Trimurti formée par le trio Brahma, Vishnu et Shiva (Rudra). La Trimurti réunit alors Brahma le créateur, Vishnu le préservateur et Shiva le transformateur, dont le pouvoir de destruction permet l’avènement d’une ère nouvelle.

Vishnu préservateur, Shiva destructeur et créateur
La Trimurti manifeste l’âme universelle tripartite héritée du Védisme. Brahma à quatre têtes incarne la divinité créatrice et s’identifie à Purusha (ou Purusa), essence spirituelle transcendante et immanente, principe premier, à la fois l’Un et le Tout, principe de toutes choses…
Voir aussi l’article Le sacré en Inde, la quête des rishis et des sages – Brahman habite le cœur de l’être humain
Vishnu apparaît comme l’aspect suprême du divin dévoué à la préservation du monde. Shiva (Çiva) se rattache à l’aspect sombre de la divinité suprême, dévolu à la nécessaire destruction des mondes pour engendrer une ère nouvelle.
Shiva Mahadeva
Par ailleurs, dans les dernières Upanishad, les textes évoquent le thème de l’âme universelle concentrée sous le seul nom de Rudra (Shiva). Dans l’art hindou, Shiva est parfois représenté sous la forme de Mahadeva, « Le grand dieu » à trois têtes.

Shiva Mahadeva
Shiva Mahadeva, sur l’île d’Elephanta, illustre ce thème de Shiva incarnant trois aspects de la divinité suprême. La face médiane de ce buste colossal représente « Le grand dieu » au visage serein portant ici un fruit.
Paré d’un diadème somptueux et de bijoux, Mahadeva porte un haut chignon d’ascète avec croissant de Lune. À sa droite apparaît la face de Bhairava tenant un serpent, l’aspect terrible de Shiva. La troisième face évoque Umâ portant une fleur, facette féminine de Shiva.
Les courants vishnouite et shivaïte
Dans les obédiences shivaïtes, Shiva incarne la divinité suprême. Avec le linga de Feu de Shiva, on retrouve l’importance essentielle du Feu, incarné à l’origine par le dieu védique Agni.
Le culte de Vishnu est déjà bien implanté au IIe siècle avjc, à l’époque de la dynastie Shunga. Les deux courants principaux de l’hindouisme, vishnouite et shivaïte, émergent avant l’ère chrétienne.
Mais qu’il soit nommé Vishnu ou Shiva, le dieu suprême correspond en fait à la quintessence divine au plus haut degré. Les divinités hindoues symbolisent les différents aspects de l’âme universelle et de l’essence divine…

Les attributs de Vishnu
La massue, la conque et le Chakra
Aux environs du Ier siècle, les images de Vishnu sont encore rares. Parmi les plus anciennes, un bas-relief en grès rouge de l’école de Mathura montre le dieu hindou debout accompagné de ses trois attributs : la massue, la conque et la roue ou chakra (çakra).
Identifiée dans certains mythes à une arme de jet, la roue-chakra de Vishnu symbolise essentiellement le pouvoir du dieu à maintenir et à préserver l’Ordre du Monde. Vishnu incarne l’aspect salvateur du divin mais ne porte pas encore de tiare à cette époque et on le représente tête nue.
Le sanglier, l’un des avatars de Vishnu
Sur un petit relief de l’école de Mathura, Vishnu est représenté sous la forme d’un sanglier, l’un de ses avatars. Le dieu à tête de sanglier porte la déesse Terre qu’il vient de sortir des Eaux dans lesquelles elle était immergée depuis longtemps. Ce grand dieu salvateur préserve le Monde…

Une conception cyclique du temps
Ce type d’image se rattache à la conception hindoue d’un temps cyclique, quand alternent destruction et nouvelle naissance du monde. Le dieu Shiva est le maître de l’anéantissement du monde, destruction nécessaire pour permettre l’avènement d’une ère nouvelle, dont l’émergence et la préservation reviennent à Vishnu…
LE DIEU SHIVA ÉMANE DU LINGA DE FEU
Dès l’époque Kushana, on rencontre des images Shiva en assez grand nombre. Ces représentations sculptées par les artistes de l’école de Mathura sont variées. Le plus souvent, le dieu est accompagné du linga, symbole de sa puissante énergie spirituelle. Un thème que l’on retrouve plus tard à l’époque médiévale…

Shiva, grand dieu hindou
La puissance vitale du dieu Shiva
Le mot sanscrit linga ou lingam renvoie à la fois à phallus et à symbole. Son sens profond évoque l’incommensurable énergie spirituelle et la puissante force vitale du dieu Shiva (ou Çiva). Shiva incarne dans l’Hindouisme l’une des formes les plus élevées de la divinité au sein de la Trimurti avec Vishnu et Brahma,
Ce symbole, sublimé, s’exprime aussi dans le visage du dieu Shiva, unique ou sous la forme de quatre faces, dont l’une représente alors l’aspect destructeur et redoutable de cette grande divinité. Shiva à quatre visages, un attribut de Brahma, s’identifie alors à la divinité suprême dans les obédiences shivaïtes.

Le Linga se rattache au seul dieu Shiva
Les artistes concrétisent le Linga, symbole de puissance divine virile, par une pierre dressée. Cet attribut, dont le nom renvoie à signe ou symbole distinctif en sanskrit, se rattache au seul dieu Shiva. On rencontre le Linga dans les sanctuaires shivaïtes (ou çivaïtes) et dans les lieux du culte domestique dans les maisons.
Les images du Linga, symbole de divinité suprême, sont traitées de manière assez naturaliste. Parfois, les représentations sont sublimées dans un élan stylisé plus complexe…

Shiva, un dieu aux multiples facettes
Un geste de paix et de bénédiction
Sur un haut-relief de l’école de Mathura, Shiva se manifeste devant le Linga. Le dieu est coiffé et vêtu avec l’élégance d’un prince. Shiva porte une grande écharpe et semble émaner du linga.
Shiva lève sa main droite dans un geste de paix et de bénédiction. Hormis le dieu soleil Sûrya, on retrouver ce geste de paix et de bénédiction sur la plupart des images des divinités hindoues et sur les représentations du Bouddha.

L’ambivalence de Shiva
Si aux Ier et IIe siècles les codes iconographiques de Shiva ne sont pas encore complètement fixés, l’ambivalence du dieu apparaît déjà clairement sur les représentations de Shiva à quatre têtes, symbole de suprématie et des différents aspects du dieu.
Les artistes évoquent diverses facettes du dieu : spirituelle, créatrice, terrifiante, ascétique, androgyne… Ainsi, sous la forme de Shiva Ardhanârî, à demi féminin, Shiva présente un aspect androgyne.
Sous la forme de Bhikshatana, Shiva renvoie à une légende du Sud de l’Inde selon laquelle Shiva coupe la cinquième tête de Brahma et se doit d’expier ce crime en devenant un moine ascète mendiant et nu, un bhikshu.


D’après Shiva androgyne, haut-relief, Ier- IIe siècle, période Kushana ; Shiva sous sa forme terrible, Bhairava, XIIIe siècle, époque Hoysala, Karnataka ; Inde ancienne. (Marsailly/Blogostelle)
Shiva incarne l’âme universelle
Dès la fin de l’époque védique, le dieu Shiva est conçu dans la doctrine hindoue comme l’une des formes de l’âme universelle, avec la Trimurti qui associe Brahma, Vishnu et Shiva.
Ou bien Shiva incarne l’âme universelle elle-même, la divinité suprême. Dans l’obédience shivaïte Shiva est le divin même comme peut l’être Vishnu pour les vishnouites.

Shiva, maître de la connaissance
Au cours du temps, Shiva va prendre différentes formes selon ses divers aspects : grand dieu, terrible, androgyne, effectuant sa danse cosmique, maître de la connaissance ou du yoga. Shiva est encore associé au mythe de l’origine du Linga, une mythologie spécifique au Sud-Est de l’Inde…
Le mythe d’origine du Linga
Le mythe du Linga Purana raconte comment Brahma et Vishnu se présentent chacun comme le créateur de l’univers et se disputent. Surgit alors un incommensurable Linga de feu, une colonne de Feu sans début ni milieu ni fin…

Vishnu et Brahma s’inclinent devant le Linga
Sous la forme d’un sanglier, Vishnu cherche à atteindre la base du Linga alors que Brahma, sous la forme d’un cygne, tente d’en atteindre le sommet. Finalement, Vishnu et Brahma s’inclinent devant le Linga et glorifient l’immense pilier de feu, d’où surgit Shiva (Çiva). Vibre alors le son sacré Aum…
Shiva explique à Brahma et à Vishnu que tous deux sont nés de lui-même. Le Linga, assimilé à Shiva en personne, fait l’objet d’un culte. Les artistes sculptent le Linga dans la pierre et dans le bois, le représentent dans le métal et sur des peintures…
Le culte du Linga
Comme l’illustre une peinture de l’école Moghole, le Linga est l’objet d’un culte. Les dévots déposent une lampe, un brûle encens et un récipient autour du Linga et lui apportent des fleurs en guise d’offrandes… Les dévots déposent des fleurs sur le Linga et des offrandes à son pied…

Le Linga et la Yoni
La Shakti personnifie l’énergie créatrice du dieu
La tradition hindoue associe le Linga à la Yoni, symbole de l’organe sexuel féminin et de l’énergie féminine divine. Le Linga et la Yoni se rattachent au couple formé par Shiva (Çiva) et sa Shakti (Çakti ) Pârvatî, épouse et parèdre.
Cette association symbolique de principes complémentaires renvoie également à la forme androgyne du dieu Shiva sous le nom de Ardhanârî qui signifie à demi féminin. Le Linga et la Yoni réunis symbolisent et suggèrent la totalité de toutes les formes d’existence…

Selon les doctrines sacrées de l’Inde, la Shakti (ou Çakti) personnifie l’énergie créatrice du dieu. Souvent la Yoni forme la base des représentations sculptées du Linga. Les principes masculin et féminin apparaissent comme complémentaires et inséparables.
DES IMAGES DES DIEUX HINDOUS SOUS LES KUSHANA
À l’époque Kushana, les artistes réalisent des images sculptées des divinités hindoues, traitées en général séparément : Agni, Sûrya, Lakshmî, les Yakshis… Dans le panthéon hindou, le dieu Skanda (ou Kartikeya), fils de Shiva et de Parvatî, est le chef des armées divines.

L’hindouisme continue d’honorer des déités ancestrales
Skanda, fils de Shiva et jeune chef des armées divines
Sculpté en haut-relief dans le grès rouge, le dieu Skanda est armé d’une longue lance. Dans sa silhouette comme dans les traits de son visage, on retrouve la touche artistique toute en rondeurs et une expression un peu naïve propres à l’école de Mathura. On nomme aussi le chef des armées divines Kartikeya.
Les dieux védiques Indra et Agni
D’autres sculptures représentent le dieu Indra, divinité védique de l’Orage. Il est reconnaissable à son arme particulière, courte et pourvue de six lames, qui symbolise la foudre. Comme Skanda ou d’autres divinités hindoues, Indra porte sa main droite levée dans un geste de paix ou de bénédiction.
Quant au dieu Agni, maître du Feu sacrificiel, il incarne encore un haut degré de spiritualité. Entouré de flammes, il porte un chignon d’ascète et tient son vase rituel…

Voir aussi l’article Le Sacré en Inde, les dieux Indra et Agni illuminent le Ciel Védique
Sûrya dieu Soleil
Dispensateur de lumière dans la doctrine védique, on retrouve le dieu Soleil Sûrya dans l’hindouisme, mais son culte s’inspire de celui du dieu perse solaire Mithra (Mitra), une divinité d’origine védique qui prend de l’ampleur en Perse et dont le culte à mystère sera adoptée à l’époque romaine, en particulier chez les militaires…
C’est pourquoi les artistes de l’Inde représentent Sûrya vêtu d’un costume étranger… Dans les sculptures hindoues, le dieu Soleil apparaît souvent sur un char à un ou plusieurs chevaux. Sur un haut-relief en grès rouge de l’école de Mathura, Sûrya est présenté accroupi, entouré par deux chevaux qui évoquent son char.

Sûrya maintient la garde de son épée et porte un bouton de lotus. Le rendu des formes arrondies confère au personnage divin de la douceur et une aura presque impersonnelle et intemporelle… C’est un art qui prépare l’avènement de la période classique et la douceur Gupta…
Mithra : voir aussi les articles Le Sacré : Mithra, dieu lumineux et salvateur de l’Orient Antique à l’Occident Romain et Le Sacrifice de Mithra, dieu salvateur, engendre la régénération du Monde

Les Yakshi et la déesse Lakshmî
Comme le dieu védique du Feu Agni, la déesse de l’abondance Lakshmî et les déités de la végétation, les Yakshi (féminin) et les Yaksha (masculin), Sûrya est adopté par la tradition hindoue qui continue d’honorer des divinités ancestrales…
On retrouve le dieu Soleil au XIIIe siècle dans le sanctuaire qui lui est dédié à Konarak, en Orissa, dans le Sud du pays. En Inde, la vie religieuse évolue dans la continuité… Ainsi, certaines divinités védiques et hindoues vont traverser les siècles à côté de la trinité suprême Brahma-Vishnu-Shiva…
Dans l’hindouisme, Brahma continue d’incarner le principe créateur, Vishnu l’aspect divin salvateur et Shiva l’ambivalence divine, à la fois symbole de destruction et de renaissance, à la fois masculin et féminin, à la fois dieu ascète et puissance terrifiante…

L’école d’Amaravati rayonne dans le Sud
À la même époque que l’école de Mathura, en Uttar Pradesh, dans le Nord, l’école d’Amaravati rayonne en Andhra Pradesh, dans le Dekkan (ou Deccan), au Sud de l’Inde. Les sculpteurs d’Amaravati excellent à travailler le marbre blanc. Ce style atteint son apogée à la fin du IIe siècle, sous la dynastie Satavahana qui laisse place au début du IIIe siècle à la dynastie Ikkahu.
Au cours des IIe et IIIe siècles, de Mathura dans le Nord, où les artistes osent enfin représenter le Bouddha en personne, à Amaravati dans le Sud, sans oublier la région du Gandhara (actuel Pakistan), l’art bouddhique connaît un essor inédit…
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Sommaire Les Arts de l’Inde ancienne
INDE ANCIENNE. Au cours de l’époque védique, entre 1500 et le IIIe siècle avjc, sont rédigés en sanskrit : le Rig-Veda, les Brahmana et les Upanishad (qui constituent le Vedanta). Et aussi de tradition védique : le Barattage de la Mer de Lait et le Mahâbhârata (IVe siècle avjc – IVe siècle) qui comprend La Bhagavad-Gîtâ (IVe – IIIe siècle avjc). Plus tardif : le Râmâyana, poème en sanscrit (IIIe siècle avjc – IIIe siècle). VIe siècle avjc : Bouddha fonde le bouddhisme et Mahavira le jaïnisme.
VOIR AUSSI LES RÉCITS MYTHIQUES HINDOUS. 1. Le Barattage de la Mer de Lait, récit cosmogonique hindou – 2. Le Râmâyana célèbre les exploits du prince Râma et Râma, héros divinisé du Râmâyana, libère le monde des démons – 3. Le Mahâbhârata une épopée mythique sacrément compliquée ; L’excellence guerrière d’Arjuna, grand héros du Mahâbhârata, se rattache aux dieux Indra et Shiva et Krishna enseigne à Arjuna la Bhagavad-Gîtâ, chant poétique et mystique
