Architecture et glyptique de Sumer à Suse
De Sumer, en Mésopotamie, à Suse, en Elam, les artistes pratiquent l’art de la glyptique à la fin du IVe millénaire et au IIIe millénaire avjc. Cet art s’exprime en particulier sur les sceaux – cylindres et les empreintes de sceaux. Parallèlement à la culture sumérienne d’Uruk qui inaugure les principes de l’architecture mésopotamienne, celle de Suse, sur le plateau iranien, prend son essor et affirme son originalité…
Par Maryse Marsailly (@blogostelle)
– Publié le 19 octobre 2024 –

REPÈRES CHRONOLOGIQUES. Mésopotamie, Sumer : invention de l’écriture vers 3300 avjc. Pays de Sumer et Suse sur le plateau iranien – Époque d’Uruk (Ourouk) : 3700-2850 avjc – Époque de Djemdet-Nasr : 3000-2800 avjc – Premières dynasties archaïques sumériennes : vers 2900 avjc – 2340 avjc. Chronologie Orient ancien
LES TEMPLES SUMÉRIENS D’URUK
La cité sumérienne d’Uruk (aujourd’hui Warka, Irak actuel), possède la particularité d’honorer deux divinités principales : la grande déesse de la Fertilité Inanna – Ishtar et le dieu du Ciel Anu. L’architecture sumérienne de l’époque d’Uruk, avec ses hautes terrasses, préfigure les ziggourats mésopotamiennes à étages…

Architecture sumérienne
Le complexe d’Eanna, sanctuaire d’Inanna
Les architectes sumériens reprennent et amplifient l’héritage néolithique avec la forme tripartite de la période d’Obeid pour construire des temples imposants. La cité mésopotamienne idéale comprend une résidence palatiale (avec palais et dépendances) et le temple consacré à la grande divinité tutélaire, protectrice de la cité.

À Uruk, le complexe monumental de l’Eanna, centre du pouvoir politique et (ou) centre religieux regroupant plusieurs temples, serait dédié au culte de la déesse Inanna – Ishtar.
Le Temple Blanc d’Uruk
Les architectes sumériens élèvent le Temple Blanc d’Uruk sur une haute terrasse à l’époque contemporaine de l’invention de l’écriture à Sumer, entre 3517 et 3358 avjc. Les murs de l’édifice, sanctuaire du dieu Anu à l’époque hellénistique, sont couverts de plâtre blanc d’où son nom de Temple Blanc.


D’après les vestiges du temple Blanc sur haute terrasse, sanctuaire d’Anu, Uruk, seconde moitié du IVe millénaire avjc, Mésopotamie. (Marsailly/Blogostelle)
Mise en valeur de la nef centrale
Le temple mesure un peu plus de 22 mètres de long sur plus de 17 mètres de large. Les architectes donnent de l’importance à la nef centrale du sanctuaire de plan cruciforme, plus haute que les salles latérales (sur les côtés). Les cérémonies dédiées au dieu Anu se déroulent alors sur le toit…



D’après le temple Blanc d’Uruk sur haute terrasse, sanctuaire d’Anu, reconstitution graphique R. Villa (dans A. Invernizzi, Dal Tigri all’Eufrate I. Sumeri et Accadi, Florence 1992), nef cruciforme et élévation, seconde moitié du IVe millénaire avjc, Mésopotamie. (Marsailly/Blogostelle)
Une architecture en terrasse
Un petit temple sumérien à Tell Uqair présente une forme comparable au sanctuaire d’Uruk. Il s’élève sur une double terrasse semi-ovale. L’intérieur du sanctuaire est décoré de peintures.

L’ architecture sumérienne de l’époque d’Uruk préfigure l’élévation des futures ziggourats, tours à étages mésopotamiennes et portes des dieux…
Voir aussi l’article La ziggurat mésopotamienne s’élance vers le Ciel…
Un décor de mosaïques de cônes
Les artistes d’Uruk magnifient les sanctuaires de l’Eanna de niches et de pilastres. Ils réalisent aussi des mosaïques composées de milliers de petits cônes en terre cuite, peints et fixés dans un enduit encore mou.


D’après des mosaïques de cônes, terre cuite, Eanna, sanctuaire d’Inanna, Uruk, seconde moitié du IVe millénaire avjc, Mésopotamie. (Marsailly/Blogostelle)
Par ailleurs à Uruk, des décors de mosaïques de cônes réalisés en pierres polychromes, plus rares que ceux en terre cuite, embellissent les lieux…


D’après des mosaïque de cônes, pierres polychromes, Eanna, sanctuaire d’Inanna, Uruk, seconde moitié du IVe millénaire avjc, Mésopotamie. (Marsailly/Blogostelle)
Le culte d’Inanna, déesse de la Fertilité
Un grand vase d’Uruk à libation
Un grand vase à libation (offrande de boisson) en albâtre est découvert à Uruk en 1934 dans un dépôt rituel du temple d’Inanna, grande déesse de la fertilité des terres et des troupeaux. Ce récipient cultuel mesure plus d’un mètre de haut et pèse environ 270 kg.
Des scènes cultuelles sculptées en bas-relief
Les décors sculptés en bas-relief du vase d’Uruk se déploient de bas en haut et sur trois registres. Les bandes intermédiaires, restées nues, sont peut-être à l’origine décorées de peintures (aujourd’hui disparues).



D’après le grand vase d’Uruk à libation, albâtre, décor en bas-reliefs, végétation, troupeau, porteurs d’offrandes, temple de la déesse Inanna, Uruk, 3500-3000 avjc, Irak actuel, Mésopotamie. (Marsailly/Blogostelle)
Évocation de l’agriculture et de l’élevage
Le registre inférieur du vase d’Uruk évoque la végétation et le Tigre et l’Euphrate sous la forme d’ondulations, les deux fleuves nourriciers de la Mésopotamie. Le tout est surmonté par une frise de béliers et de brebis.
Ces motifs renvoient à l’agriculture des céréales et à l’élevage. Les moutons avancent de gauche à droite. Les béliers portent de drôles de barbiches stylisées en forme de trapèze…

Procession de porteurs d’offrandes
Le registre central représente une procession de porteurs d’offrandes avec paniers et jarres (fruits, céréales, boissons…). La nudité de ces porteurs indique qu’il s’agit de serviteurs ou esclaves.
Les personnages avancent de droite à gauche, en sens inverse des moutons au registre inférieur. Cette alternance de mouvement apporte un dynamisme particulier à la composition d’ensemble.

Le roi d’Uruk honore la déesse Inanna
Au registre supérieur, le souverain d’Uruk honore Inanna, déesse de la fertilité des terres et des troupeaux et protectrice de la cité d’Uruk (ou Ourouk). Une hiérogamie (mariage sacré) entre Inanna et le roi s’identifiant au grand prêtre du temple n’est pas exclu.
Longue jupe, barbe et serre- tête royal
L’union rituelle entre la déesse et le roi permet de garantir abondance agricole et fécondité du bétail. Comme certaines images sur des empreintes de sceaux, le souverain d’Uruk porte une longue jupe, une barbe et un serre- tête.

L’image du bélier reproducteur
L’image d’un grand bélier, dont les attributs génitaux sont mis en valeur, renforce le thème rituel de la fertilité. Dans diverses civilisations anciennes, le taureau comme le bélier, reproducteurs par excellence, incarnent force virile et puissance fécondante.
La composition converge vers l’enclos sacré d’Inanna-Ishtar
L’ensemble de la composition iconographique du vase d’Uruk converge vers l’enclos sacré d’Inanna-Ishtar signifié par la présence des étendards d’Inanna (hampes de roseau surmontées d’une boucle).

La profusion des denrées agricoles et des troupeaux symbolise la prospérité d’Uruk sous l’égide de la déesse Inanna et du souverain de la cité…
SCEAUX-CYLINDRES ET GLYPTIQUE
Si les artistes sumériens de la glyptique s’inspirent de thèmes mythiques et cosmogoniques, ils évoquent aussi les animaux et la vie de tous les jours. L’art des sceaux se développe au cours de la période d’Uruk et connaît une apogée à l’époque de Djemdet-Nasr, vers 3000 ans avjc…
C’est quoi la glyptique ?
La glyptique est l’art de la taille de la pierre, en creux ou en relief, qui s’applique en particulier aux décors des sceaux-cylindres, des bulles de calculi, des tablettes…, donc sur des supports de petites dimensions. Cet art prépare les artistes à l’art de la composition et à l’art de la mise en scène en frises…

Des créatures mythiques
Une frise d’animaux sur une empreinte de sceau met en scène des créatures mythiques à long cou et à têtes de lion (léontocéphales) et des aigles aux serres acérées. Le motif des animaux enchevêtrés est très fréquent à l’époque.
Les thèmes principaux de la glyptique sont animaliers, en particulier la figure du dompteur qui apparaît comme un héros ou un maître des animaux. D’autres images des sceaux évoquent une épiphanie des dieux et du monde céleste. Une épiphanie signifie une apparition ou une manifestation du divin.

Des graveurs de sceaux de Sumer à Suse
De Sumer, en Mésopotamie, à Suse, sur le plateau iranien, l’art de la glyptique se développe et se distingue. Les artistes composent des scènes variées en miniature pour imprimer les sceaux qui garantissent transactions et propriétés.
Les sujets sont gravés en creux dans l’os ou la pierre (calcaire, stéatite, jaspe, serpentine, lapis-lazuli…) avant d’être imprimés dans l’argile molle.

L’excellence des graveurs d’Agadé
À la fin du IIIe millénaire avjc, l’excellence des graveurs d’Agadé (sous la dynastie d’Akkad fondée par Sargon) mène l’art des sceaux et la glyptique à leur apogée. Les artistes illustrent le panthéon mésopotamien et le monde mythique qui s’y rattache sur de nombreux sceaux-cylindres.
Voir aussi les articles Le Sacré en Mésopotamie : Ea, dieu de l’Abîme, des Eaux Douces et de la Sagesse et La grande déesse aux Épis et le puissant dieu-Soleil

SUSE AFFIRME SON ORIGINALITÉ ARTISTIQUE
Parallèlement à la culture sumérienne d’Uruk (Irak actuel), celle de Suse en Élam (Iran actuel) prend son essor. À l’époque de la période de Djemdet-Nasr, à la fin du IVe millénaire avjc et au début du IIIe millénaire avjc (vers 2800 ans avjc), un grand changement s’opère à Suse, englobée jusqu’alors dans l’aire mésopotamienne…

Dompteur ou Maître des Animaux
On rencontre déjà le thème du dompteur ou Maître des Animaux dans la région de Suse dès l’époque néolithique sur des cachets qui remontent à 4200 – 3800 avjc. Ce thème iconographique perdure en Mésopotamie à l’époque des dynasties archaïques sumériennes…
Les graveurs susiens s’inspirent du sacré et du profane
Le modèle sumérien
Très proche de la Mésopotamie, le cité de Suse développe une civilisation sur le modèle sumérien. Si les Susiens pratiquent encore peu l’écriture, comme à Sumer, ils utilisent la comptabilité fondée sur les calculi et gravent des sceaux – cylindres pour garantir leurs transactions…

Le répertoire de la glyptique
L’enrichissement personnel prend son essor à Suse, au-delà des richesses jusque-là concentrées dans les temples. À côté des scènes sacrées, le répertoire de la glyptique met en scène des animaux, le souverain et s’inspire de thèmes relatifs à la vie quotidienne des paysans et des artisans…
Ainsi, on assiste à des chasses, à des travaux d’élevage et d’agriculture, à la fabrication du pain, à diverses activités : comptabilité, tissage, poterie…


D’après une scène de tissage, tablette de comptabilité, et des potiers et magasins ; période d’Uruk, 3800-3100 avjc, empreintes de sceau, Suse, Élam, Orient ancien. (Marsailly/Blogostelle)
Souverain au combat devant un temple
Parmi les sceaux de Suse qui remontent à l’époque d’Uruk, l’un d’eux représente un roi au combat devant un temple. Le souverain, barbu, porte une tenue comparable à celle des rois mésopotamiens, avec une jupe en forme de cloche et un serre-tête.
Le roi armé d’un arc et de flèches abat ses ennemis… Le dessin du sceau illustre l’importance de la figure royale, un personnage associé à la tradition sumérienne et mésopotamienne qui règne sur la cité-état et préside aux activités sacrées…

Sur cette empreinte de sceau, le sanctuaire, construit sur une haute terrasse sur le modèle mésopotamien, est orné de cornes, comme pour les tiares des dieux. Dans la tradition mésopotamienne et à Suse, les cornes symbolisent la puissance divine…
Voir aussi les articles Mésopotamie : Des divinités coiffées de tiares à cornes et Agadé : de Sargon à Narâm-Sîn, un art royal sublime la figure du souverain
Des compositions fondées sur la symétrie
Comme dans l’art sumérien, on retrouve à Suse des compositions graphiques fondées sur la symétrie, le thème des animaux affrontés, une évocation des montagnes sous forme de pyramides constituées de boules ou d’écailles..


D’après deux taureaux affrontés, sceau-cylindre, marbre, empreinte de sceau, argile ; deux ibex dans la montagne, empreinte de sceau ; Suse, proto-élamite, 3100 -2600 avjc, Élam, Orient ancien. (Marsailly/Blogostelle)
Suse s’affranchit un temps de Sumer
Une culture originale émerge à Suse vers 3300 ans avjc, à la fin de la période d’Uruk… Organisation, hiérarchisation et spécialisation du travail permettent à la cité de s’affranchir un temps de l’influence sumérienne…
Pour écrire, les Susiens utilisent d’abord des pictogrammes, composés de symboles et de signes qui évoquent des sons. Puis les Susiens adoptent le système cunéiforme sumérien, dont les lettres ressemblent à des clous.


D’après une épingle à décor de bouquetin, cuivre, fonte à la cire perdue, vers 3300 avjc, provenant de Suse, période proto-élamite et d’Uruk ; tablette pictographique, argile crue incisée, Suse, proto-élamite, 3100 -2600 avjc ; Élam, Orient ancien. (Marsailly/Blogostelle)
L’écriture cunéiforme est utilisée partout dans l’Orient Ancien jusqu’au Ier millénaire avjc : voir l’article Des créations mésopotamiennes au génie de Sumer : céramique, architecture, écriture
Des créations en albâtre
Les artistes du pays d’Élam façonnent aussi des vases en albâtre en forme d’animaux et des statuettes destinées à perpétuer les prières et l’adoration des dévots dans les temples.

L’attitude pieuse d’une orante
Ainsi, une fine petite sculpture d’albâtre représente une orante, femme agenouillée en prière. Sur douze centimètres, l’artiste compose des formes simplifiées et une silhouette ramassée.
Les jambes de l’orante sont enveloppées dans sa robe. Le sculpteur met en valeur l’attitude pieuse de son personnage féminin, dont la forme et l’expression évoquent un esprit de pureté.


D’après un vase-oiseau, albâtre et bitume (œil), Suse, 3500-3100 avjc ; vase – porcin, albâtre, vers 3300 avjc ; période d’Uruk, Suse, Élam, Orient ancien. (Marsailly/Blogostelle)
La vivacité d’un oiseau venu de Suse
Sur le plateau iranien, au cours de la période d’Uruk, les artistes de Suse commencent à se distinguer avec des créations en albâtre qui annoncent l’originalité de l’art proto-élamite.
Ainsi, un vase-oiseau en albâtre illustre la finesse d’une exécution empreinte de vivacité… Ailleurs, un vase prend la forme d’un petit cochon, une statuette de petit singe dégage une expression pleine de vivacité, non sans une note d’humour…

Au IIIe millénaire avjc, les peuples élamites du plateau iranien s’émancipent de l’influence sumérienne d’Uruk. Un art proto-élamite s’épanouit et s’impose d’Anshan, au cœur de l’Élam, à Suse, dans la plaine…
Article suivant : La culture proto-élamite du IIIe millénaire avjc rayonne d’Anshan à Suse, non loin de Sumer
Une aventure ? L’épopée de Gilgamesh (Mésopotamie) : des tablettes du XIIIe siècle avjc racontent l’épopée de Gilgamesh en quête d’immortalité, un roi qui aurait régné vers 2600 avjc sur la cité d’Uruk (ou Ourouk )… Un livre ? L’Histoire commence à Sumer, de Samuel Noah Kramer (1956).
L’épopée de Gilgamesh : voir aussi l’article L’Orient ancien. Une mosaïque culturelle et artistique, littéraire et mythologique
Antiquités orientales : Le Metropolitan Museum of Art au Louvre : THE MET AU LOUVRE – THE MET NEAR EASTERN ANTIQUITIES IN DIALOGUE (29 février 2024 – 28 Septembre 2025). PDF : api-www.louvre.fr/sites/default/files/2024-04/MET-Mobile-EN.pdf

