Enki-Ea fait jaillir les Flots
À la fin du IIIe millénaire avjc, les graveurs d’Agadé nous content les histoires des dieux akkadiens. Enki dans le monde sumérien devient Ea à l’époque d’Akkad. Fils du dieu du Ciel Anu ou du dieu de l’Atmosphère Enlil, ce grand dieu de l’Abîme, des Eaux Douces et de la Sagesse semble dominer le panthéon d’Agadé. Coiffé de cornes, Ea possède parmi ses attributs les Flots qui émanent de ses épaules et le vase d’eaux jaillissantes. On retrouvera ce symbole au IIe millénaire avjc…
Par Maryse Marsailly (@blogostelle)
– Dernière révision 11 décembre 2024 –

REPÈRES CHRONOLOGIQUES. Empire d’Agadé, dynastie d’Akkad fondée par Sargon : 2340-2200 avjc. Narâm-Sîn, quatrième roi d’Agadé : 2254 – 2218 avjc. Sharkalisharri : 2217-2193 avjc. Époque néo-sumérienne : 2150 – 2100 avjc. Chronologie Orient Ancien
EA DANS LE PANTHÉON D’AGADÉ
Le dieu des Flots dans l’iconographie d’Agadé incarne probablement Enki-Ea, grande divinité de la cité d’Eridu. Dans les représentations akkadiennes, diverses déités viennent visiter Ea trônant dans sa demeure en souverain du panthéon…

Ea, dieu akkadien souverain
L’historien des religions Mircea Eliade mentionne des textes sumériens qui évoquent la Perfection et la Béatitude des Commencements. Ces récits évoquent Les jours anciens quand chaque chose était créée parfaite…
Enki-Ea, « Seigneur de Dilmun »
Les récits mythiques mésopotamiens décrivent un Paradis, nommé Dilmun, où il n’existe ni maladie ni mort. On présente le dieu En-ki, le Ea akkadien, comme Seigneur de Dilmun. En-ki s’unit à la déesse Nin-gur-sag, son épouse encore vierge, comme la Terre elle-même est vierge, pour que s’accomplisse la théogonie, c’est-à-dire la naissance des dieux…

Enki-Ea, grand dieu d’Eridu
Traditionnellement, Enki-Ea est le grand dieu mésopotamien de la cité d’Eridu, incarné probablement par le dieu des Flots dans l’iconographie d’Agadé. Les graveurs d’Akkad le représentent avec des flots jaillissants de ses épaules, où frétillent parfois des poissons.
Parfois Ea porte un vase d’où les eaux débordent… Cette divinité des Eaux semble présider aux actions divines…
Le palais céleste d’Ea
Sur un cylindre d’Ur (vers 2300-2200 avjc), le dieu Soleil triomphant lui-même semble faire allégeance et rendre hommage à Ea trônant dans un habitacle carré, temple ou palais céleste…
Sur cette scène sacrée, Shamash, armé de son couteau scie, est accompagné d’un jeune dieu et d’un dieu armé (comme le dieu guerrier Ninurta). Le temple ou palais divin d’Ea abrite un arbre, le croissant de Lune et des sphères qui indiquent que nous sommes dans un univers céleste…


D’après Enki-Ea, dieu de l’Abîme et des Eaux Douces, cylindre d’Ur, vers 2300-2200 avjc, époque d’Agadé, Mésopotamie. (Marsailly/Blogostelle)
Le symbolisme de l’Eau
La Maison de l’Eau, résidence du dieu Ea
Les Flots sont l’attribut du dieu Ea… Sur le cylindre d’Ur (actuel Irak) de l’époque d’Agadé, cette divinité souveraine réside dans un habitacle carré et clos, La Maison de l’Eau, une demeure entourée d’eau.
La Maison de l’Eau correspondrait à la signification littérale de Ea, et serait un nom sémite qui évoque les Profondeurs de l’Abîme, qui sont justement le domaine d’Ea…

La place essentielle de l’Eau dans la vie des Mésopotamiens
Si les représentations de fleuve, de rivière, de marais, de l’océan ou encore d’embarcations sont rares, l’importance donné au dieu des flots reflète la place essentielle de l’Eau dans la vie des Mésopotamiens…
Dans l’iconographie d’Agadé, les Eaux apparaissent parfois dans le paysage, mais l’Eau peut prendre aussi une forme symbolique : vases jaillissants, flots, poissons… Ou encore les Eaux sont personnifiées par des êtres divins, déités et génies, tel un ancestral dieu-bateau…
On retrouve la symbolique de l’Eau à l’époque néo-sumérienne avec Ningishzida, divinité de la Végétation, protecteur de Gudea, et Ningirsu, grand dieu tutélaire de Lagash.

Le dieu-bateau : voir l’article Sous la dynastie d’Akkad, les graveurs d’Agadé nous content les histoires des divinités ; À l’époque néo-sumérienne, le prince Gudea honore Ningishzida, divinité de la Végétation
Les Eaux promettent une abondance fertile
Certaines images évoquent le débordement des Eaux, comme sur le sceau du scribe Zagganita qui montre le dieu Ea et ses Flots jaillissants en forme de cloche… Cet événement se déroule en la présence d’autres divinités, dont une déité aîlée.
La scène symbolise peut-être un temps fort de l’année, un phénomène naturel lié au fleuve. Ou encore l’image évoquerait-t-elle le don d’Ea ? Dieu des Flots qui apporte une abondance fertile symbolisée par les Eaux, un palmier en fruits, des poissons, une végétation luxuriante…
Sur le sceau du scribe Zagganita, la grande déesse ailée surgit, armée et victorieuse, symbole du triomphe de la végétation sous l’égide du dieu Ea et des ses Flots…

Héros et combats mythiques
Des acolytes gardiens veillent sur le domaine d’Ea
Les acolytes gardiens des portes du domaine d’Ea sont représentés comme des héros nus, avec une chevelure à bouclettes… Selon certains, ils s’identifient à Gilgamesh, roi d’Uruk devenu légendaire et héroïque dans sa quête de l’immortalité.
C’est près de l’Eau que Gilgamesh se fait voler la plante d’immortalité par le Serpent. Privé d’Éternité, Gilgamesh découvre finalement la Sagesse en acceptant sa condition d’être humain mortel…
Voir aussi l’article L’Orient ancien. Une mosaïque culturelle et artistique, littéraire et mythologique

Le thème du vase d’Eau Jaillissante
Comme Ea lui-même, ses assistants peuvent aussi brandir des vases d’Eau Jaillissante. Les acolytes d’Ea se rattachent au monde aquatique et participent aussi semble-t-il à des combats mythiques, des duels en présence d’Ea ou d’autres divinités…
En Mésopotamie, on rencontre aussi le thème des vases jaillissants dans la statuaire et sur des stèles. Les vases d’Eau Jaillissante sont portés par une grande déesse ou par des déesses Lama, divinités protectrices de la fertilité et porteuses de bénédiction…
ENKI-EA, LE PLUS SAGE DES DIEUX
Divinité de l’Abîme, la masse des Eaux Douces qui entourent la Terre, Enki prend le nom d’Ea à l’époque d’Akkad. Comme dans la tradition sumérienne, Ea reste le plus sage et le plus intelligent des dieux. Il est aussi le protecteur de l’Humanité…

Enki-Ea envoie sept sages sur la Terre
Ea, le plus intelligent des dieux…
Enki-Ea peut être accompagné jusqu’à sept acolytes (assistants), comme sur un sceau-cylindre qui remonte à une période plus ancienne. Ces personnages renvoient peut-être aux traditionnels Sept Sages et compagnons du dieu sumérien Enki, considéré aussi comme la divinité de la Sagesse.
Comme dans la tradition sumérienne, Ea reste le plus sage et le plus intelligent des dieux. Il est aussi le protecteur de l’Humanité. Aux temps mythiques d’avant le Déluge, à l’époque même où la royauté descend du Ciel, Enki-Ea envoie sur terre sept sages, dont le premier, nommé Adapa, est chargé de transmettre la connaissance divine aux êtres humains.


D’après les Sept Sages dits Apkallu en akkadien, Agbal en sumérien, sous la forme de carpes anthropomorphes, 800 avjc-600 avjc, Ninive, Assyrie. (Marsailly/Blogostelle)
Les Sept « Carpes brillantes de la mer »…
Ainsi, le Mythe des Sept Sages raconte que les Sages, « carpes brillantes de la mer, sont au nombre de sept ; … sept sont les sages nés pour assurer le bon fonctionnement du ciel et de la terre.
« Ces maîtres du savoir se rattachent à l’art des scribes, comme le précise encore le Poème d’Erra (dieu des Enfers) : Les sept sages de l’abîme … semblables à Ea leur père sont doués grâce à lui d’une intelligence sublime… »

On rencontre aussi le thème des Sept Sages dans la mythologie de l’Inde ancienne avec les Sept rishis, voir l’article Le sacré en Inde. La quête des rishis et des sages hindous vise à la libération du cycle perpétuel des renaissances
Les Eaux primordiales
Selon les versions mythiques, Ea est le fils du dieu de l’Atmosphère, En-lil, ou de la divinité du Ciel Anu (ou An). Les Flots de ce dieu cosmique renvoient à l’importance primordiale de l’Abîme, le monde originel des Eaux…
Naissance du Ciel, An et de la Terre, Ki
En Mésopotamie comme ailleurs dans le monde, les Eaux s’identifient traditionnellement à la Matrice originelle qui engendre par parthénogénèse (auto reproduction) le premier couple : le Ciel, An et la Terre, Ki… An et Ki s’unissent et engendrent le dieu de l’Atmosphère En-lil…

De la déesse Nammu à Tiamat
Le pictogramme du nom de la déesse Nammu désigne la Mer Primordiale… Les textes présentent cette déesse comme la Mère qui engendre le Ciel et la Terre, et l’aïeule qui enfante tous les dieux…
Plus tard, la tradition babylonienne reprend ce thème sous la forme de Tiamat, l’Eaux Salée et Mère des dieux, qui s’unit au dieu Apsu des Eaux Douces, masse aquatique sur laquelle flotte la Terre…
On retrouve le thème des Eaux Primordiales, conçues comme une totalité cosmique et divine dans beaucoup de mythes archaïques dans le monde.
L’axe cosmique mène de la Terre au Ciel
Une empreinte de sceau montre une scène de jugement ou de présentation d’un personnage-oiseau… Cette créature mythique ou déité semble captive, entourée et menée par deux divinités.

Une bêche surmontée d’une étoile
À côté d’Ushmu, acolyte du dieu Ea, un imposant symbole axial prend la forme d’une bêche surmontée d’une étoile. Il s’agit peut-être d’un Arbre de Vie ou arbre sacré traité ici de manière très stylisée.
Ce motif évoque un axe qui mène de la Terre (la bêche), au Ciel (l’étoile)… une image qui rappelle le symbole universel de l’arbre mythique, dont les racines plongent dans la Terre et la cime atteint le monde des Cieux… Enki-Ea préside à l’événement…
Voir aussi les articles 3 L’Arbre de Vie, un concentré du Cosmos Vivant et 4. L’Arbre cosmique, l’Essence de la Réflexion

Ea, Ushmu et l’homme-oiseau…
Les scènes mythologiques des sceaux d’Agadé renvoient peut-être à des cérémonies cultuelles pratiquées dans la réalité… Sur celle de l’Axe-Etoile, un être mythique, mi-humain mi-oiseau semble attaché comme un captif… Ushmu, déité aux Deux Visages, le conduit ou le présente devant Ea : le prisonnier doit-il être jugé? Ou bien doit-il être libéré par la volonté du grand dieu des Flots?…
Avant l’époque d’Agadé, la figure mythique du personnage-oiseau apparaît déjà dans l’entourage du Dieu-Bateau… On le retrouve dans l’iconographie akkadienne, arborant un rameau, symbole de la végétation, à laquelle il semble étroitement relié…
Dans l’entourage du dieu de l’Abîme Ea, on rencontre aussi l’étrange personnage à Deux Visages, son assistant Ushmu, figure mythique ou déité dont la puissance est double ou bien ambivalente… Les deux faces du personnage évoquent aussi une capacité d’omniscience, le pouvoir de tout voir de tous les côtés…

La symbolique du vase d’Eau jaillissante se perpétue
Fertilité et renouveau
Le vase d’Eau jaillissante symbolise la fertilité de la terre, de la Végétation et des troupeaux, une abondance nourricière parfois évoquée aussi par des flots emplis de poissons…
Dans l’iconographie mésopotamienne, dieux, déesses ou encore souverains peuvent brandir le Vase Jaillissant…Ce motif évoque encore le renouveau, quand les terres asséchées par le brûlant soleil de l’été recouvrent les bienfaits de l’eau…
L’eau, essentielle à la végétation et au bétail, provient de ciel… La grande déesse aux épis porte parfois elle-même un vase d’eau jaillissante. Cette déesse – terre préside semble-t-il à l’agriculture et protège les troupeaux…

Sur une scène de présentation d’un adorateur, la grande Déesse aux Épis porte un Vase Jaillissant, en présence d’une divinité de la végétation riche en rameaux et installée sur un podium, comme une statue…
Ningirsu, maître des Eaux et de la Végétation
Dans le monde mythique mésopotamien, une même figure divine peut s’identifier à différentes divinités selon les époques et les lieux… Ainsi, sur un relief ancien de la cité d’Ur, on peut voir une divinité portant un vase, mais sans flots jaillissants…
Le grand dieu tutélaire d’Ur est à l’époque le dieu Lune Nanna (renommé Sîn par la suite), dont la tiare est surmontée par le Croissant de Lune…

Dieu personnel de Gudea, Ningishzida reçoit de Ningirsu, un vase d’eau et une plante. Grand dieu guerrier protecteur de Lagash, Ningirsu apparaît aussi comme le maître des Eaux et de la Végétation…
Le roi Gudea s’approprie le symbole du vase jaillissant…
Plus tard, le souverain de Lagash, Gudea, se fait représenter auprès du dieu de Lagash Ningirsu, qui porte lui aussi un vase à l’eau jaillissante, dont le trône est orné d’une multitude de vases…
D’autres divinités portent donc le vase, jaillissant ou non, symbole de l’Eau, et emblème à l’origine du dieu Enki-Ea, grand dieu d’Eridu, dont la tradition s’est sans doute perpétuée à l’époque d’Agadé et de la dynastie d’Akkad …
Après la fin de l’empire d’Agadé et de la dynastie d’Akkad, la culture sumérienne renaît… Les artistes mettent en lumière la piété royale, en particulier sous le règne de Gudea, qui règne sur le royaume de Lagash vers 2125 avjc.

Sur une statue vouée à Geshtinanna, divinité agraire et de la fertilité, le roi, coiffé de son large bonnet royal, porte un vase d’où jaillissent des flots avec des poissons… Cette image rappelle la tradition symbolique du dieu Enki-Ea, dieu de l’Abîme, des Eaux et de la Sagesse…
Piété royale et vase jaillissant
Par ailleurs, le qualificatif de pasteur apparaît souvent dans la titulature de Gudea, dont la grande piété favorise la bénédiction des dieux. Il est considéré comme le pasteur élu du cœur du dieu Ningirsu, le berger qui conduit son peuple et lui permet de prospérer…
En Mésopotamie, le roi assume le rôle de représentant du dieu dans son royaume et sa principale mission est celle de bâtisseur de temple…
Au IIe millénaire avjc, on retrouve encore le thème symbolique du vase jaillissant dans le grandiose palais de Mari en Syrie, sur une fresque qui illustre l’Investiture du roi Zimri-Lim… La grande déesse, porteuse du vase jaillissant, apporte sa bénédiction à l’investiture du roi, comme une promesse d’abondance et de prospérité…

Voir aussi les articles À l’époque néo-sumérienne, le prince Gudea honore Ningishzida, divinité de la Végétation ; Sous le règne de Gudea, une image royale codifiée et sublimée s’impose à l’époque néo-sumérienne
Le fils d’Ea, Marduk, acquiert la suprématie
Au cours du IIe millénaire avjc, le fils d’Ea, le dieu Marduk, devient le souverain du panthéon babylonien après avoir triomphé des monstres du chaos menés par la déesse Tiamat devenue furieuse…
Le fils de Marduk, Nabû, consigne par écrit les sorts fixés par Marduk dans la chapelle des destins. Nabû, le seigneur du calame, dieu des scribes et du savoir prévaut dans la hiérarchie divine dans les clergés de Babylonie et d’Assyrie, où les lettrés et les savants prédominent…
Dieux, déesses et personnages mythiques s’approprient le Vase Jaillissant des Eaux, selon les épisodes mythiques et selon les époques.. Dans la lignée des Flots Jaillissants de l’ancestral dieu sumérien Enki-Ea, le Vase Jaillissant manifeste l’un des grands principes de la mythologie mésopotamienne, symbole de Vie, de Renouveau de la Végétation et du Monde…
Article suivant Le Sacré en Mésopotamie. La grande déesse aux Épis et le puissant dieu solaire et ses flammes
Histoire de l’art : voir la rubrique Orient ancien : sommaire L’Orient Ancien (Levant, Mésopotamie, Perse)
Mircea Eliade : Traité d’histoire des religions et Histoire des croyances et des idées religieuses.
