Varuna dans les Véda
Dans la tradition de l’Inde ancienne, le grand dieu védique Varuna appartient à l’origine au groupe des asuras, divinités célestes, souverains universels et puissances sacrées primordiales. Les asuras sont de grands magiciens. Mais la nouvelle génération des dieux, les devas, conduite par Varuna, s’approprie cette force spirituelle. Plus tard, les asuras finissent par être assimilés à des démons, à des ennemis des devas…
Par Maryse Marsailly (@blogostelle)
– Dernière mise à jour novembre 2018 –

REPÈRES CHRONOLOGIQUES. Époque védique 1500 – IIIe siècle avjc.
VARUNA JOUE DE SA PUISSANTE MAGIE
Selon les textes védiques, Varuna règne sur les dieux, sur le monde et sur l’humanité… Il est présenté comme omniscient et infaillible. Varuna possède une très grande puissance spirituelle… Il peut notamment enchaîner quiconque dans ses liens magiques ou le libérer…
Varuna est le maître des liens
L’oie sauvage ou le makara, montures de Varuna
Le dieu céleste Varuna joue un rôle de premier plan dans les Véda… Son culte se poursuit dans l’Hindouisme où on le présente comme le dieu des Eaux et le gardien de l’Ouest… Son attribut est le lien, symbole de sa grande puissance magique.

Des mythes racontent comment Varuna aide le dieu Indra à vaincre le dragon-serpent primordial Vrtra et à libérer les Eaux des montagnes…
Varuna est en général accompagné de sa monture : l’oie sauvage, Hamsa, ou le makara, sorte de dragon aquatique… Le makara est une créature monstrueuse aquatique qui se rattache à la fertilité… Les mythes védiques racontent comment Varuna aide Indra à vaincre le dragon-serpent primordial Vrtra et à libérer les Eaux captives du monstre, permettant au monde et à la vie d’émerger…
Varuna identifié au gardien divin de l’Ouest
En Inde, on rencontre aussi le dieu Varuna identifié au gardien de l’Ouest. Il est associé à sept autres divinités gardiennes des directions de l’espace, que l’on nomme les dikpâlas.
Indra, dieu védique de l’Orage, est le gardien de l’Est, Agni, le dieu du Feu, celui du Sud-Est ; Yama, dieu de la Mort, veille au Sud et Nairrta, gardien des morts, au Sud-Ouest, Vayû, dieu du vent, garde le Nord-Ouest, Kubera, dieu des richesses, le Nord, et îsâna-Çiva est le gardien du Nord-Est…

Les Lacets de Varuna, la magie des liens…
Divinité aux Mille Yeux, c’est-à-dire les étoiles, Varuna voit tout… Il est également visible de partout… Les textes présentent le dieu védique Varuna comme le maître des Liens.
Son pouvoir magique lui permet de lier ou de délivrer les êtres à distance. Beaucoup de rituels et d’hymnes védiques sont consacrés à la manière de se protéger et de se libérer des redoutables Lacets de Varuna… Ce dieu de la magie est souvent représenté avec une corde ou un lien…
Dyaus, ancestral dieu du Ciel, détrôné par Varuna
Le dieu primordial indo-européen, Dyaus, dont le nom signifie Ciel et Jour, s’efface au profit de Varuna… Comme dans d’autres mythologies de l’histoire des religions, le dieu du Ciel, supplanté par d’autres divinités, finit par perdre le premier rôle…



D’après les dieux Vishnu, Brahma et Indra, entourés par les dikpala, les huit dieux gardiens de l’Espace, bas-reliefs, période Chalukya (ou Çâlukya), VIe-VIIIe siècle, Bâdâmi, Dekkan, Inde ancienne. (Marsailly/Blogostelle)
En Inde du Nord, les Gardiens de l’Espace, les dikpâla, ont souvent représentés au nombre de huit.
Le plus souvent, le dieu du Ciel originel se retrouve cantonné à manifester des phénomènes célestes… Les poètes védiques mentionnent pourtant le Ciel Qui Sait Tout ou le Ciel Père… Et Dyaus participe à la symbolique du couple divin primordial appelé Dyâvâprithivî, c’est-à-dire le Ciel et la Terre… À l’époque védique, Dyaus a cédé sa place et sa souveraineté céleste à Varuna…
Indra invite Varuna à rejoindre le royaume des devas
La victoire des devas sur les asuras
Comme pour le dieu du Feu Agni ou d’autres divinités védiques, on donne le titre d’asura au dieu Varuna, considéré comme Souverain Universel…
Dans la mythologie de l’Inde ancienne, les asuras forment la famille divine la plus ancienne. Les textes védiques racontent la bataille entre les asuras et les devas… On va retrouver ce thème plus tard, réinterprété dans certains textes des Brahmana pour évoquer le mystère du sacrifice…
Dans les Brahmana, il est question du dieu du Feu Agni qui, victorieux, invite Indra, divinité de l’Orage et du Tonnerre, a quitter les asuras pour rejoindre le royaume des devas, la nouvelle génération des dieux…

Dans l’épopée du Mahâbhârata, on présente Varuna comme Seigneur de la Mer et Roi des Nagas. L’oie ou le cygne sont aussi des attributs de Brahma, divinité suprême…
Les jeunes dieux détrônent leurs aînés
De son côté, le dieu de l’Orage Indra invite Varuna à rejoindre également le royaume des Devas… Varuna aide Indra à vaincre le dragon-serpent primordial Vrtra et à libérer les Eaux prisonnière des montagnes…
Les asuras sont finalement dépossédés de la parole sacrificielle par les devas… La victoire des devas sur les asuras symbolise le triomphe du dieu Indra. C’est aussi une image exemplaire de jeunes dieux qui détrônent des divinités devenues archaïques…
Le dieu de l’Orage et du Tonnerre Indra anéanti le dragon-serpent primordial Vrtra. Si Varuna appartient au groupe des devas, il est pourtant parfois assimilé au dragon en tant qu’asura et divinité originelle vaincue…
Voir aussi les articles Les dieux Indra et Agni illuminent le Ciel Védique et Soma, Rudra-Shiva et Vishnu, déités chantées dans les Veda…

Invité par le dieu de l’Orage Indra, le maître de la magie Varuna rejoint le clan et le royaume des Devas…
Varuna, gardien de l’ordre cosmique
Varuna se rattache au Rta et à la mâya
Si Varuna apparaît comme beaucoup moins populaire que le dieu Indra, il se rattache à deux thèmes essentiels dans la culture spirituelle indienne : Rta et mâya. Rta désigne l’Ordre cosmique…
La norme universelle et la Vérité sont également identifiées au Rta. Le Rta renvoie aussi aux règles du culte et de la liturgie et à la conduite morale… Les textes védiques expliquent que la Création du Monde se réalise selon les normes du Rta…. Ce principe régit les rythmes cosmiques.
On précise aussi que le Rta réside au plus haut du Ciel et dans l’Autel du Feu… On raconte également que Varuna, nommé Roi du Rta, a grandi dans la Maison du Rta… Le dieu Varuna apparaît comme le garant de l’ordre qu’il peut rétablir en cas de fautes ou d’ignorance…
Le Rig-Veda évoque des mâyâs maléfiques et bénéfiques
La créativité cosmique du dieu Varuna se connecte aussi à une facette particulière de la puissance magique nommée la mâyâ… Le Rig-Veda évoque des mâyâs maléfiques et des mâyâs bénéfiques…
Les mauvaises mâyâs sont associées à l’illusion, à la ruse et à une magie de type démoniaque, comme celle du serpent-dragon Vrtra. Les textes précisent que la magie de ce monstre perturbe l’ordre cosmique, entrave la course du Soleil, capture et retient prisonnière les Eaux…
Comme puissance créatrice des êtres et des formes, la mâyâ participe du processus cosmique et de l’ordre universel Rta…
La mâyâ, force magique de combat et énergie créatrice
Il existe deux sortes de mâyâ bénéfiques : celle de la puissance magique de combat utilisée par Indra pour vaincre les êtres démoniaques, et la mâyâ créatrice des êtres et des formes. Parmi ses différentes facultés divines, grâce à la mâyâ, Indra possède en particulier le pouvoir de transformation… Varuna utilise la mâyâ pour rétablir l’ordre cosmique…
Le Rta apparaît comme le résultat de la mâyâ créatrice
Possession des seuls dieux souverains comme Varuna, la mâyâ créatrice se rattache à la création cosmique et à l’ordre universel comme le Rta. Les rythmes du Jour et de la Nuit, le cycle du Soleil, la Pluie et d’autres phénomènes naturels impliquent la norme universelle, le Rta.
Le Rta apparaît comme le résultat de la mâyâ créatrice… Plus tard, dans les doctrines hindoues et bouddhiques, le terme Rta sera remplacé par Dharma qui définit la Norme et la Loi Universelle…

La mâya symbole de l’Illusion Cosmique ou de l’Irréalité
La signification originelle de la mâyâ apparaît dans le Rig-Veda, environ 1500 ans avant de retrouver cette notion dans le Vedânta classique. La mâya symbolise un changement qui se manifeste par une destruction ou par une création…
Cette idée de bouleversement destructeur ou créateur dans la norme cosmique est assimilée à une transformation maléfique ou magique. Plus tard, l’interprétation philosophique de la mâyâ évolue dans la pensée spirituelle de l’Inde pour qui, finalement, la mâya symbolise l’Illusion Cosmique ou l’Irréalité…
VARUNA, LE SERPENT-DRAGON ET LES NÂGA
Le profil divin de Varuna, à la fois dieu souverain et redoutable magicien, rappelle par certaines de ses facultés le profil du dragon primordial Vrtra, à qui il a d’ailleurs parfois été identifié. Ces deux divinités sont intimement liées aux Eaux, symbole universel de potentialité et d’un mode d’être non encore manifesté. Les Eaux évoquent également la nuit et le non-agir…

Varuna, à la fois gardien de l’ordre cosmique et vainqueur du dragon-serpent, le monstre aquatique perturbateur de la Norme Universelle Rta.
Varuna, seigneur des Eaux primordiales
Varuna et Vrtra président le monde des Eaux
Le monde transcendant des Eaux renferme toutes les virtualités, toutes les potentialités et tous les germes… Varuna, comme le dragon-serpent Vrtra, possède la totale maîtrise des Eaux et de leur potentiel.
Du point de vue métaphysique, de nombreuses connexions relient la nuit, les eaux et le dragon ou le serpent. Parfois, Varuna est assimilé au serpent Ahi ou au dragon Vrtra qu’il a vaincu… Dans l’épopée du Mahâbhârata, Varuna est nommé Seigneur de la Mer et Roi des nâgas, c’est-à-dire roi des serpents… Et l’océan symbolise le séjour des nâgas…

Les Nâgas expriment une abondante fertilité…
Les Nâga au masculin ou les Nâgini au féminin (se prononce nâguini) sont des génies-serpents qui se rattachent au symbolisme aquatique…
D’origine très ancienne, on retrouve ces créatures mythiques, symboles de fertilité, dans l’hindouisme comme dans le bouddhisme. L’hindouisme et le bouddhisme ont adopté et intégré des divinités ou des créatures mythiques de l’Inde ancestrale, comme certaines déités des eaux, de la végétation, des arbres…
La symbolique de l’Eau et du Feu
Indra, dieu de l’Orage
L’alliance des dieux Varuna et Indra évoque l’ambivalence et l’union des contraires qui nourrissent la pensée spirituelle hindoue, comme pour d’autres divinités du panthéon védique. Les mythes de l’Inde ancestrale rattachent certaines déités par leurs qualités ou par leurs actes à la fois à la symbolique du Feu-Lumière et à celle de l’Eau…

Des créatures aquatiques de la fertilité qui nous rappellent les sirènes…
Agni, dieu du Feu et le serpent Ahi,
Le Rig-Veda évoque Agni, le grand dieu védique du Feu, comme un serpent furieux…, et le serpent se rattache au domaine des Eaux… La tradition védique explique aussi que le serpent Ahi est de manière invisible ce que Agni est de manière visible. Comme si l’eau représentait la face cachée du feu… Le serpent Ahi symbolise les ténèbres comme Agni la lumière…
Le serpent Ahi apparaît finalement comme une virtualité du Feu manifesté par Agni. Les Ténèbres comme les Eaux symbolisent la Lumière non-manifestée… Les textes mentionnent le Soleil qui se délivre de la Nuit comme le serpent Ahi se libère de sa vieille peau… Le dieu Soma (à la fois divinité, plante sacrée et breuvage divin) se dégage également de sa vieille peau…

Selon des récits mythologiques, à l’origine les adityas sont des serpents. Ils se débarrassent de leur vieille peau et deviennent des devas, des dieux…
Quand les Adityas deviennent des Devas…
Les hymnes hindous racontent aussi comment les adityas deviennent des devas… À l’origine, les adityas sont des serpents jusqu’au jour où ils se débarrassent de leur vieille peau… Ayant vaincu la mort, ils deviennent des dieux, des devas immortels…
Il est dit que la science des serpents est le Veda… La doctrine se fonde sur une connaissance qui renvoie, au commencement, au monde archaïque des serpents, possesseurs d’un certain caractère démoniaque et possesseurs du savoir…

Dans les Upanishad, on assimile des dieux aux serpents…
On retrouve le thème de l’assimilation des dieux aux serpents dans les Upanishad. Il est dit que les devas, les dieux, et les asuras, identifiés à cette époque aux démons, sont les enfants de Prajâpati (Seigneur des créatures). Les asuras sont les aînés et précèdent l’avènement des jeunes dieux…
Dans beaucoup de traditions dans le monde, l’unité et la totalité primordiale s’exprime par une descendance commune de personnages antagonistes. Parmi ces mythes, on rencontre en Inde le combat du dieu Indra contre le dragon Vrtra parfois assimilé à Varuna…
Varuna parmi les neuf devas
Un relief en grès provenant d’Angkor représente les neuf devas, parmi lesquels figure Varuna dieu des eaux et gardien de l’Ouest sur son oie.
Sûrya sur son char, le dieu de la Lune Shandra (ou Çandra) sur un piédestal, Yama juge des morts et gardien du Sud sur son buffle, Varuna dieu des eaux et gardien de l’Ouest sur son oie Hamsa, Indra dieu de l’Orage et gardien de l’Est sur son éléphant, Kubera dieu des richesses et gardien du Nord, Agni dieu du Feu, et gardien du Sud-Est sur son bélier, Râhudémon de l’Eclipse et Ketu La Comète sur le lion…

Varuna et Mitra
Varuna et Mitra, un duo divin
Les Veda ne consacre qu’un seul hymne au dieu Mitra dont le rôle reste secondaire quand il n’est pas associé à Varuna. Mitra possède pourtant un pouvoir souverain comme Varuna.
Il est pourvu d’un caractère pacifique et bienveillant. Il est le garant des traités et des engagements entre les hommes et préside aux affaires juridiques. Il dirige aussi le monde sacerdotal. Comme Varuna, Mitra voit tout et son œil est le Soleil…
Les douze Adityas manifestent douze formes du dieu Soleil…
Varuna, Mitra, Aryman et Bhaga appartiennent comme d’autres divinités au groupe des Adityas, les fils de la déesse Aditi dont le nom signifie la Non-liée, La Libre… Les textes identifient Aditi à la Terre ou à l’Univers…
Aditi symbolise l’Étendue et la Liberté. Il est possible qu’Aditi soit le souvenir d’une grande déesse-mère dont les pouvoirs perdurent, identifiés à ses fils… Dans l’Hindouisme, les Adityas sont douze et se rapportent aux douze mois de l’année… Ils manifestent douze formes du dieu Soleil…

Comme Varuna à qui il est associé dans l’Inde ancienne, Mitra voit tout et son œil est le Soleil… Mitra devient Mithra, un très grand dieu à l’époque Perse…
Mitra ou Mithra : des Veda à la Perse et au monde gréco-romain
Mitra apparaît comme le souverain de la justice, de la conduite morale et des règles du sacerdoce des prêtres… Varuna, grand dieu magicien, manifeste une puissance redoutée… Mitra et Varuna forment un duo divin complémentaire… Mitra se rattache aussi à Aryman, divinité qui protège les peuples Aryens, et à Bhaga qui régit la distribution des richesses…
Voir aussi les articles Le Sacré, les Mystères de Mithra, dieu Salvateur (1) et Le Sacré, les Mystères de Mithra, dieu Salvateur (2)
Sous le nom de Mithra, ce dieu connaît une longue postérité dans la religion perse et dans le monde spirituel gréco-romain, où il est associé à un culte à mystères et à l’initiation. Il sera particulièrement honoré par les militaires romains au IIe siècle. Le discret Mitra védique devient ainsi une grande divinité…
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HINDOUISME TEXTES SACRÉS. Le Rig-Veda (1028 hymnes en sanskrit) : entre 1500 et 800 ans avjc. Les Brahmana (commentaires en prose des Veda) : entre le Xe et le VIIe siècle avjc. Les Upanishad védiques (textes sacrés en sanskrit) : entre le VIe et le IIIe siècle avjc. Le Vedanta (en sanskrit “la fin des Veda”) : entre 700 et 300 avjc pour les écrits les plus anciens. Les Upanishad moyennes : entre 500 et 200 avjc.
Le Rig-Veda, les Brahmana et les Upanishad constituent le Vedanta. De tradition védique : le Barattage de la Mer de Lait, le Mahâbhârata (IVe siècle avjc – IVe siècle) qui comprend La Bhagavad-Gîtâ (IVe – IIIe siècle avjc). Le Râmâyana, poème en sanscrit (IIIe siècle avjc – IIIe siècle).
RÉCITS MYTHIQUES HINDOUS. 1. Le Barattage de la Mer de Lait, récit cosmogonique hindou – 2. Le Râmâyana célèbre les exploits du prince Râma et Râma, héros divinisé du Râmâyana, libère le monde des démons – 3. Le Mahâbhârata une épopée mythique sacrément compliquée ; L’excellence guerrière d’Arjuna, grand héros du Mahâbhârata, se rattache aux dieux Indra et Shiva et Krishna enseigne à Arjuna la Bhagavad-Gîtâ, chant poétique et mystique
Mircea Eliade : Traité d’histoire des religions et Histoire des croyances et des idées religieuses. René Guénon : Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, et L’Homme et son devenir selon le Vêdânta.

