Thot, le maître du jeu
À Hermopolis, La ville des Huit (Ogdoade), le dieu Thot de la Sagesse et du Savoir est souverain. La mythologie égyptienne raconte comment Thot gagne au jeu de senet les cinq jours épagomènes contre Khonsou identifié à la Lune. Maître du jeu, de l’intelligence et du calcul, dieu lunaire du temps, régulateur du calendrier et scribe des dieux, Thot joue un rôle important dans les célébrations rituelles égyptiennes. Pour les scribes et les lettrés, “ce que Thot fait est grand”…
Par Maryse Marsailly (@blogostelle)
– publié le 29 mars 2026 –

REPÈRES CHRONOLOGIQUES. Époque Thinite vers 3400-2980 avjc. Ancien Empire 2980-2475 avjc. Moyen Empire 2160-1788 avjc. Nouvel Empire 1580-1090 avjc. Troisième période intermédiaire 1090-663 avjc. Basse Époque 663 – 332 avjc. Époque ptolémaïque 332-30 avjc. Époque Romaine 30 avjc.
THOT ET LES 5 JOURS ÉPAGOMÈNES
La mythologie égyptienne raconte comment Thot joue aux dés avec la Lune et gagne les cinq jours épagomènes supplémentaires pour boucler l’année solaire en 365 jours. Le jeu de senet possède une symbolique funéraire et cosmique et permet une métaphore illustrant la maîtrise de Thot du temps et du calcul, faisant de lui le maître du jeu et de l’intelligence…

Thot gagne cinq jours épagomènes au jeu
Une année solaire de 360 à 365 jours
Dans la tradition égyptienne, l’année compte à l’origine 360 jours. Nout, déesse Ciel, est enceinte mais maudite par le dieu Rê solaire qui lui interdit d’accoucher, quel que soit le jour de l’année. Ainsi, sans jours supplémentaires, les enfants de Nout ne peuvent pas venir au monde….
Le dieu Thot de la Sagesse, de l’écriture, de la mesure et du calcul défie alors Khonsou, déité lunaire, parfois identifiée à la Lune elle-même. Thot lui propose une partie de senet (dés ou senet selon les traductions, jeu de société égyptien).

Thot gagne la partie contre Khonsou
Si Thot l’emporte, il obtiendra une partie de la lumière de la Lune que Khonsou possède pour créer cinq jours épagomènes…
Grâce à son intelligence et à sa ruse, le dieu Thot gagne la partie et remporte suffisamment de lumière lunaire pour créer cinq jours supplémentaires, ces jours ne faisant pas partie des 360 jours de l’année égyptienne. (Plutarque De Iside et Osiride).
Naissance d’Osiris, Horus l’Ancien, Seth, Isis et Nephtys
Les cinq jours épagomènes gagnés par Thot permettent à la déesse Nout d’accoucher de ses enfants : Osiris, Horus l’Ancien, Seth, Isis et Nephtys (selon diverses versions du mythe). Les cinq jours épagomènes deviennent les anniversaires mythiques des dieux. Osiris et Isis engendre le jeune Horus, premier pharaon mythique protégé de Thot.

Voir aussi l’article L’Art de l’Égypte ancienne, les artistes illustrent des univers mythiques et funéraires
Le jeu de Senet
Le jeu de senet ou “passage” se pratique pendant plus de trois mille ans en Égypte. Le déplacement des pions sur le plateau symbolise le voyage de l’âme du défunt dans l’au-delà souterrain, inspiré par le cycle solaire et le périple du Soleil renaissant chaque matin. Les pions sont rangés dans un tiroir coulissant. Ce jeu est souvent présent dans les tombeaux…

Un jeu de stratégie très ancien
Il semble que l’on pratique le jeu de senet à partir des premières dynasties. Ce jeu se présente comme un circuit de trois fois dix cases (30 cases). Deux joueurs font avancer chacun une série de pions en fonction d’un lancer de bâtonnets ou d’osselets en guise de dés. Chaque joueur tente de bloquer ou de faire reculer son adversaire…
Pour gagner au jeu de senet, il faut le premier faire sortir tous ses pions du plateau, comme pour le jeu de l’oie ou celui des petits chevaux. Seul un lancer particulier permet de sortir des cinq dernières cases…

30 cases et 20 cases
Sous le Nouvel Empire, le jeu de senet porte 20 cases sur son autre face, un principe provenant du Proche-Orient. Chaque participant doit introduire cinq pions (identiques à ceux du senet) petit à petit sur le circuit. Certaines cases sont favorables, d’autres défavorables…
Sur un jeu de senet restauré (Metropolitan Museum of Art,), le côté visible montre un plateau de 30 cases. Dessous se trouve un jeu du senet à 20 cases…

Le jeu de Senet, un rituel de passage
Des scènes de jeu dans les tombes
Vers la fin de la XVIIIe dynastie, certains jeux de senet portent des inscriptions sur chacune de leur 30 cases. Des scènes de jeu sont peintes dans les tombes : le défunt, dont le sort dépend de l’issue de la partie, affronte un adversaire invisible… Ce thème est commenté dans le Livre pour Sortir au Jour (dit Livre des morts)…
On retrouve cette thématique funéraire avec le jeu à 20 cases qui évolue en un circuit de 31 cases. Le défunt y côtoie un collège divin de 30 divinités. L’aboutissement de ce chemin sous forme de jeu est de se faire accepter en tant que 31eme…

Gagner son “passage” dans l’au-delà
Sur la porte de la tombe de Sennedjem (TT1), le défunt et son épouse Ineferti jouent au senet contre des adversaires invisibles. Le jeu de Senet ou jeu “de passer” permet de gagner son “passage” dans l’au-delà.
Une inscription sur onze colonnes du texte du Livre des Morts accompagne la scène pour assurer aux défunts leur survie dans l’autre monde… Sennedjem fut « Serviteur dans la Place de Vérité » sous Séthi I et Ramsès II.

Les serviteurs dans la place de Vérité sont les ouvriers et artisans spécialisés du village de Deir el-Medineh (ou Deir el-Médina) chargés de construire les tombeaux et temples funéraires des pharaons du Nouvel Empire (XVIIIe -XXe dynasties).
DES CÉLÉBRATIONS SOUS L’ÉGIDE DE THOT
Thot, dieu lunaire maître du temps, régulateur du calendrier et scribe des dieux qui “compte les années”, joue un rôle important dans les célébrations rituelles de l’Égypte ancienne. Si le calendrier solaire régit la vie profane, le calendrier lunaire ordonne les célébrations sacrées sous l’égide de Thot…

Le mois de Thot et le Nouvel An
La saison Akhet et la crue du Nil
Comme en témoigne des papyrus calendaires (Edfou, Esna) et des textes des temples ptolémaïques, le premier mois de l’année égyptienne se rapporte au dieu Thot (Ḏḥwtyt). Ainsi, le premier mois de la saison Akhet porte le nom de Thot (correspondance juillet-août). Akhet correspond à la saison des crues fertiles du Nil.
Au moment du mois de Thot, les égyptiens organisent des fêtes en l’honneur du dieu d’Hermopolis. Au moment culminant de ces célébrations, le dix-neuvième jour, on déguste en abondance des viandes, du miel et des figues…

Le patronage de Thot
Si le rituel du Nouvel An renvoie au cycle solaire et au dieu Rê, Thot en est l’ordonnateur et le maître des rites. La fête de Wepet Renpet célébrant la montée du Nil marque le début de l’année dans l’Égypte ancienne et son premier jour est implicitement placé sous le patronage de Thot.
Le lever héliaque de Sirius
Le Wepet Renpet coïncide alors avec le lever héliaque de Sirius, événement astronomique annonçant l’inondation annuelle du Nil. Les festivités et rites du Nouvel An renvoient à la mythologie, aux cycles de la Nature, à la régénération et au renouveau de la vie…

La déesse Sothis personnifie l’étoile Sirius
Pour les anciens Égyptiens le lever héliaque de Sirius annonce le début de la crue, la saison des inondations et de la fertilisation des terres. Cet événement induit une nouvelle année. Le Lever héliaque de Sirius signifie que l’étoile se lève quasiment en même temps que le Soleil au lever du jour.
La déesse Sothis, incarnation féminine de l’étoile Sirius, est qualifiée de maîtresse de l’année. Par ailleurs, la déesse Isis, maîtresse des étoiles à Philae, s’assimile à Sothis (Sopdet) et à Satis…
Voir aussi les articles Le Sacré en Égypte ancienne : La déesse Isis aux Dix mille noms, « Mère de toutes choses » et La déesse Isis, icône universelle de Philae, Osiris à Biggeh

Nouvelle Lune et Pleine Lune
Thot parfois qualifié d’œil de la Lune
Dans tout le royaume, plusieurs célébrations sont liées aux phases de la Lune sous l’égide de Thot, dieu lunaire parfois qualifié d’œil de la Lune. Comme le mentionnent des textes astronomiques dans des temples, les Textes des Sarcophages (CT, formules 155-158) et Le Livre pour Sortir au Jour (dit Livre des Morts- 17) …
Renaissance cyclique du temps et intégrité
Les principales fêtes lunaires sont celles de la Nouvelle Lune et de la Pleine Lune. Nouvelle Lune et Pleine Lune sont des moments propices aux rites de purification et aux rituels de l’écriture sacrée.

La Nouvelle Lune renvoie à la renaissance cyclique du temps. La Pleine Lune symbolise la perfection et l’intégrité associées à l’œil d’Horus restauré par le dieu Thot.
L’œil Oudjat d’Horus incarne l’intégrité retrouvée, physique et divine, voir l’article Le mythe d’Osiris, de la déesse Isis et de leur fils Horus
Le culte de Thot prend diverses formes
Si les Égyptiens honorent Thot dans les temples et à l’occasion de célébrations festives, son culte prend diverses formes. Thot se rattache à de nombreuses activités de la vie quotidienne : fondations d’édifices, mesures utilisées par les artisans, amulettes, nécropoles…

Thot et la pratique des oracles
Par ailleurs, le culte de Thot se rattache à la pratique des oracles, une activité plus personnelle. Thot parle par la bouche de son oracle. Ainsi, les paroles de l’oracle sont considérées comme une manifestation de la parole du dieu…
À Qasr el-Agoûz, le dieu Thot apparaît souverain, à tête d’ibis et coiffé du disque et du croissant lunaire. Thot porte parfois les couronnes rituelles hemhem ou atef.

Thot, celui qui sait, perçoit l’avenir…
Dans le temple-chapelle ptolémaïque de Qasr el-Agoûz, Thot se manifeste sous deux formes particulières. La formule Thot-Setem est interprétée comme “Thot-qui-écoute”.
Le dieu d’Hermopolis est qualifié aussi de Thot, le-visage-de-l’ibis-a-dit, un épithète se rapportant à la parole. Thot est « celui qui sait, qui annonce le lendemain, qui perçoit l’avenir sans se tromper »…

Thot célébré à Hermopolis
Hermopolis capitale du culte de Thot
À Hermopolis Magna (actuel el-Ashmunein), capitale du culte de Thot et cité de l’Ogdoade (la Ville des Huit), le dieu de la sagesse est l’objet de célébrations locales, en particulier à l’époque tardive et ptolémaïque.
La déesse Nehemetaouay, épouse de Thot à Hermopolis, est coiffée d’un sistre en forme de sanctuaire.

Des processions consacrées à Thot
Des inscriptions ptolémaïques d’Hermopolis suggèrent des processions consacrées à Thot, souvent sous la forme de l’oiseau ibis ou du babouin. Le dieu reçoit des offrandes de rouleaux, de palettes et d’encens…
Des rites renvoient à la création primordiale et à l’œuf cosmique évoquant la cosmogonie d’Hermopolis. L’Ogdoade (les Huit) forme une entité collective, indistincte, invoquée comme “état antérieur” dans les célébrations. Des textes d’Edfou présentent des parallèles théologiques.

Thot et la cosmogonie d’Hermopolis
Thot se manifeste comme le médiateur entre le chaos primordial et le monde ordonné. Thot est le maître du temps de l’éclosion, le dieu de la parole qui “ouvre” l’œuf, le mesureur du moment juste.
« L’Ogdoade vint à l’existence au premier moment, dans l’œuf de l’infini, tandis que Thot prononçait la parole. » (texte fragmentaire reconstruit par Sethe / Junker). Cette formule désigne l’Ogdoade comme les forces primordiales, l’Œuf comme la matrice et le dieu Thot comme le logos créateur (verbe créateur)

Voir aussi Le culte de Thot, grand dieu d’Hermopolis et substitut de Rê sur Terre
Thot et la fête d’Osiris
Des textes des temples de Dendérah et d’Edfou et Le Livre pour Sortir au Jour dit Livre des Morts (chap. 18, 30B, 125) évoquent Khoiak, la fête d’Osiris (octobre-novembre)…
Durant le mois de Khoiak dédié à Osiris, Thot joue un rôle essentiel comme scribe du jugement, magicien, guérisseur et protecteur du corps reconstitué d’Osiris. Thot est invoqué dans les rites de momification, les liturgies osiriennes et les formules de justification funéraires.



D’après Thot ibis, Thot babouin et l’œil Oudjat, stèle votive de Neferrenpet et Huineferet en adoration, calcaire, 1292–1191 avjc, Deir el-Medina, Thèbes, XIXe dynastie, Nouvel Empire, Égypte ancienne. (Marsailly/Blogostelle)
Thot, divinité de la Lune et de l’intégrité
Si habituellement les stèles funéraires et votives mettent en lumière le dieu Osiris et le cycle solaire, symboles de résurrection dans l’Au-delà, la stèle de Neferrenpet et Huineferet évoque Thot comme divinité de la Lune et de l’intégrité physique et spirituelle (œil Oudjat). Ici, la barque de Thot rappelle la barque solaire.
Selon la mythologie de Rê, la puissance de Thot lui a été conférée par le dieu solaire suprême faisant de lui son “substitut” sur Terre…
Voir l’article Le culte de Thot, grand dieu d’Hermopolis et substitut de Rê sur Terre


D’après le papyrus Chester Beatty IV, feuille 5, texte littéraire hiératique, mélanges tardifs, recto hymnes monothéistes, verso mélange d’un étudiant, XIXe dynastie, Nouvel Empire, Égypte Ancienne. (Marsailly/Blogostelle)
Les lettrés invoquent le dieu Thot
Selon des écrits sur ostracons (coquille ou tesson), des colophons (formule finale d’un texte), des hymnes à Thot du Nouvel Empire et le papyrus Chester Beatty IV, il existe des célébrations non publiques dédiées à Thot dans les milieux lettrés.
Voir aussi l’article Le dieu Thot, maître de l’écriture, du savoir et de la Lune

La bibliothèque d’un “scribe de la nécropole
Le papyrus Chester Beatty IV (British Museum) fait partie de la bibliothèque de Qeniherkhepeshef, “scribe de la nécropole” à Deir el-Médineh sous la XIXe dynastie. Plus de quarante textes y sont rassemblés : documents familiaux, textes littéraires, hymnes, manuel d’interprétation des rêves…
Thot reçoit des offrandes dans les Maisons de Vie
Les lettrés invoquent Thot
Le dieu Thot reçoit des offrandes dans les Maisons de Vie (Per-Ankh) installées dans les temples. Ces Maisons de Vie sont des centres de formation et d’initiation des scribes et des prêtres. Les dévots lettrés invoquent Thot avant l’écriture ou la copie de textes et dans les rites de protection des rouleaux…

Thot, le “maître des hiéroglyphes”
Thot est le “maître de la parole divine” et le “maître des hiéroglyphes” qui sont l’expression de cette parole divine… “C’est Thot qui donne l’habileté des doigts et la justesse de la langue.”
Voir aussi l’article Les hiéroglyphes, symboles vivants, relèvent du sacré
La tablette funéraire d’un prêtre à Hermopolis
La tablette funéraire de Horpaa, prêtre à Hermopolis, fils de Djehutyhor, lui aussi haut dignitaire sacerdotal liés au culte de Thot, présente une page d’inscription hiéroglyphique.
Le texte se compose de formules religieuses, dont certaines sont extraites du Livre pour traverser l’Éternité ou Livre de parcourir l’éternité (Book of Traversing Eternity), livre funéraire de la période ptolémaïque puis romaine.

À Memphis, Thot s’identifie à “la langue de Ptah”, divinité démiurge par la Parole. Le dieu de la Sagesse connaît la magie créatrice du langage, les secrets des dieux, ce qui est advenu et ce qui doit advenir… Thot, qualifié de « celui qui écrit la Maât », veille au bon ordre des choses. Le mythique Livre de Thot regroupe un ensemble d’écrits attribués au dieu de la Connaissance…
Des écrits sacrés ? Les Textes des Pyramides, qui remontent à l’Ancien Empire (entre 2980 – 2475 avjc). Les Textes des Sarcophages, dès la fin de l’Ancien Empire et au Moyen Empire (vers 2160 – 1788 avjc). Le Livre pour Sortir au Jour (dit Livre des Morts), au Nouvel Empire (vers 1580 – 1090 avjc) …
Un roman ? Sinouhé l’Égyptien, de Mika Waltari, les aventures de Sinouhé, médecin et espion du pharaon Aménophis IV (Akhénaton)… Un conte initiatique ? Her-Bak Pois Chiche, de Isha Schwaller de Lubicz, qui raconte l’éveil d’un jeune égyptien sous la XXe dynastie, dans la région de Thèbes (Karnak, Louxor).
J. Quack, Zeit und Zeitrechnung im Alten Ägypten (Le temps et la mesure du temps dans l’Égypte antique).
